Suite du séjour à Ispahan
Jérusalem le huit juillet deux mil
quatorze à dix sept heures dix neuf à l’heure israélienne.
AnneAnne,
Il semblerait que ce peu de repos pris
cet après-midi, m’a permis de faire remonter quelques forces.
Je suis en train d'éplucher les agendas
que je suis heureux d'avoir gardés. Ils me permettent de préciser les dates
dans mes tableaux chronologiques. Je pensais avoir fini avec toutes
mes archives, mais je me suis rappelé qu'il y a encore une malle en fer
qu'il me reste à ouvrir et à fouiller. J’espère y pêcher des
informations.
J'ai trouvé des noms, dans les agendas,
que j'avais oubliés. Ils me permettront de rétablir beaucoup de points et de
rencontres.
Séjour à Ispahan
La ville est d'une beauté parfaite, avec
une lumière très pure et ce bleu turquoise qui me touche profondément.
Le toit où nos lits étaient placés
dominait la place principale rectangulaire de la ville. J'ai regardé longuement
les gens qui marchaient, s’arrêtaient pour discuter où qui s'intéressaient aux
marchandises proposées par les échoppes. Je sentais, à leur manière de marcher,
la vraie différence entre Téhéran et cet oasis entre deux grands déserts
qu’était Ispahan.
C'était un endroit que je quittais à
regret. Pourtant, généralement, je ne regrette pas beaucoup de villes. Je ne
suis pas nostalgique.
Nous avons repris la route le lendemain.
Les kilomètres défilaient sur un paysage poussiéreux de pierres et de
broussailles. Le seul événement qui a brisé cet ennui est la crevaison d'un
pneu. Prenant mon courage à deux mains, seul, car Serge ne m'aidait pas
beaucoup, j'essayais de comprendre comment démonter la roue pour placer les
rustines.
J'ai réussi, mais après quelques mètres,
le pneu s'est dégonflé. Je n'avais pas remis les rayons dans le bon ordre.
Mon ardeur à vouloir arriver à ce
festival et revoir Djamchid a provoqué des miracles.
Serge croyait déjà mourir de soif, notre
imprévoyance ne nous ayant pas fait pensé à emporter de l'eau. Tout d’un coup
surgit une voiture. Depuis plusieurs heures, je n'avais pas rencontré ni
voitures, ni chameaux, ni camions.
La voiture s'est arrêtée. Serge, mourant
de peur, est resté auprès de la moto.
J'ai pris la roue de la moto et les
sauveurs m'ont déposé dans un garage qui se trouvait dans un village à trente
kilomètres. J'ai eu la chance de trouver une autre voiture qui m'a déposé où
Serge m'attendait. La nuit commençait à tomber. Je me suis dépêché de remettre
la roue tout en étant très étonné de moi-même et de mon habilité de mécanicien.
Je n'avais jamais changé de roue de ma vie ; j'avais su faire du vélo sans en
posséder personnellement mais n'avait pas eu d'ennuis de crevaisons.
Je ne me souviens plus de la suite et de
la fin de la traversée du deuxième désert. Je ne me souviens plus où nous
avions dormi, mangé, et bu. Je me souviens de l'arrivée fabuleuse dans ce
deuxième oasis, Shiraz, de ma joie et de mon cri d'être encore en vie pour ce
festival, après quatre mille kilomètres de route en tenant dans mes bras la vie
de Serge, son poids, le poids des bagages et de la moto (en gros plus de cent
cinquante kilogrammes qui m'ont donné des gros muscles aux épaules et aux bras).
Serge, mon élève charmant, était un
métis de mère blanche colonialiste et de père guadeloupéen noir marxiste. Il
était né à Paris, ses parents ayant fui l'esclavage des îles.
Je fais une petite pause. Je reprendrai
le récit du retour plus tard.
AnneAnne,
Je t'imagine à la campagne de mon
imagination, avec de l'herbe verte et charnue, des pommiers en fleurs, des
pruniers, les branches chargées de fruits rouges et juteux ployant jusqu'à
terre. Des vaches dans les prés, beuglant et agitant leurs cloches. Les paysans
calmes et chantant des chansons provençales avec leurs charrettes revenant des
champs sur les chemins caillouteux et poussiéreux.
Toi, accoudée à la fenêtre, attendant le
coucher du soleil, avec ta main droite sur ton épaule gauche.
Une bonne nuit.
Est-ce que tu suis le débat enragé des
ANPR (A Ne Pas Rater) à propos d’Alain ?
Une bonne soirée sans douleurs.
Ton ami reconnaissant qui t’es gré de ta
présence et de tes lectures.
Ychaï
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