Ychaï,
Je suis tout silence, mais je te lis avec joie. Toujours
étonnée quand ça s'arrête.
Occupe-toi bien des oisillons s'ils sont tombés du nid.
Je suis fatiguée, un rien m'achève.
Ami, ami
Anne
Je vais partir à la campagne avec L., en début de semaine
prochaine, pour une dizaine de jours. Il faut qu'on décroche d'ici et qu'on
puisse se retrouver au calme.
Je n'aurai pas internet.
Tu continueras à m'écrire, je penserai à toi le faisant,
et je reprendrai ma basse ou haute lice en revenant.
Je ne suis pas fâchée avec mes parents. L'indifférence
s'est installée entre nous. C'est d'abord ma mère qui m'a perdue, comme un
parapluie laissé dans un autobus. S'en est-elle rendue compte ?
Mon père, c'est différent, il y avait un lien, fragile
mais il a existé et surtout j'ai pu écrire ce que j'aurai voulu dire sur son
lit de mort. J'ai pensé que c'était une grande chance de l'avoir fait de son
vivant.
Mais ce qui s'est passé ensuite me rend perplexe. Il en a
été heureux, quoique gêné parce que nous sommes une famille où rien ne se dit.
Je suis tombée malade, j'ai cessé d'aller à Marseille, et
je n'ai reçu aucun soutien moral. Plus tard quand il a été évident que je
n'allais pas guérir, j'ai été obsédée par une pensée.
« Ils savent que nous ne pouvons nous déplacer ni les
uns, ni les autres et ils n'expriment rien, alors que nous ne nous reverrons
jamais. »
De mon côté c'était facile. Mes parents ont été de mauvais
parents. Mon père par la culpabilité qu'il m'a transmise, sa rigidité, son
malheur de vivre, sa misogynie.
Ma mère parce qu'elle est stupide et persuadée d'être
quelqu'un de la plus haute importance. Parce que ce fut une mère jalouse et
castratrice.
Nous sommes 5 enfants. Les 2 aînés nous nous en sommes
biens sortis. Les 3 autres, 2 font des séjours réguliers en hôpital psy et sont
très fragiles, très dépendants de mes parents. Aucun des 3 n'a eu de vie
affective. Ma soeur a eu un enfant qu'elle a élevé seule, dans une relation
fusionnelle qui mettait mal à l'aise.
Quand j'ai commencé mon analyse, j'ai renoué avec eux. Ce
fut décevant, éprouvant.
Maintenant ma mère a 92 ans, mon père 89, et depuis des
années, c'est toujours moi qui appelle. Quand le téléphone sonne, je pense
souvent qu'un jour ce sera pour m'annoncer leur mort. Je dis « leur »
parce que ça vient comme ça. Ce sera comme une île engloutie. Plus rien ne
restera, sauf ces petits textes sur l'enfance, mi-chemin entre vérité et
enfance rêvée, à mi-chemin entre fiction et rêve d'enfance.
Je me rends compte à quel point c'est reposant de savoir
que nous ne commentons pas ce que l'autre écrit.
Je peux m'écouter penser et te l'écrire en même temps.
J'interprète ce besoin de parler de mon père comme un
mauvais signe, un pressentiment.
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