Quatorze juin deux mil quatorze à huit
heures quarante, heure israélienne.
AnneAnne,
Penser à toi, c'est essayer d'imaginer
comment tu vas et où tu peux être (dans quel lieu).
Une note de lecture, écrite, je ne me
souviens plus, de quel livre, ni de quel auteur ?
----- Écrire signifie que l'on se livre
sans mesure. -----
J’ai l’impression de me métamorphoser en
ours, comme dans les traditions chamaniques des esquimaux. Je dors beaucoup, malgré
mes promesses intérieures de me lever au milieu de la nuit pour t'écrire.
Sentir, écouter en soi, à l'intérieur de
soi, le grondement tremblé de petits continents qui bougent.
Guérir = gai rire.
Ce n’est pas une résistance pour
t'écrire, mais une procrastination, remettre à plus tard à cause de ma fatigue.
Est-ce un sentiment d’éparpillement,
est-ce un nouvel état qui n'est pas celui de remettre au lendemain, mais celui
de prendre en considération le temps ?
Comme l'on dit, prendre son temps.
Je papillonne autour de la fleur et pose
une lettre, une date, un chiffre, une couleur, un son, une note…
J'ai oublié d'ajouter à la liste des
instruments que j'ai un peu appris, le « sétar ».
Le setar (sé=trois, tar=corde en persan)
est un instrument de la famille des luths dont la forme ressemble à une larme.
Imagine une larme qui coule de l’œil en
laissant une trace.
La larme est la caisse de résonance et
la trace le manche. Au « trois cordes » du sétar, s'est ajoutée une
quatrième corde à la fin du dix neuvième siècle, je ne sais pas le
« pourquoi » de cet acte.
Les persans ont enseigné leur musique
aux hindous qui, avec leur très grande imagination, ont transformé le
« sétar » en « sitar » que tu dois connaître. Je ne crois
pas que ça soit exact.
Ma rencontre avec Chemirani en mil neuf
cent soixante neuf, a commencé comme une relation d’élève à maître.
Je suis devenu un ami et un proche très
rapidement. Nous sortions très souvent du cours pour boire un café et jouer au
« flipper ».
Je le visitais dans l’appartement de la
rue de la Grande Armée, où il résidait, hébergé par ses beaux – parents.
Ses premiers enfants venaient de naître.
Je les endormais en jouant de la guitare.
Mariam, l’aînée, se souvient de mon interprétation des « jeux
interdits ».
Je pense écrire dans le fil des amies et
amis, l'histoire de mes rapports avec la famille Chémirani.
Le meilleur moment de mes voyages en
France est, la visite de quelques jours que je fais au village de Saint-Maime,
où résident depuis plus de quarante ans les « Chém’s ».
Avant de venir à Jérusalem, j’allais les
voir très souvent.
Après la rencontre de D. Chémirani, à
l'Ecole de Musique Orientale, dirigée par le professeur Tran Van Khé et Nelly
Caron, que j'avais rencontrés à l'Ecole des Hautes Etudes, j’ai commencé à
étudier le sétar avec Darius Talaï.
Il fuyait le régime politique de
Khomeyni et des Ayatollahs qui interdisaient de faire et d'écouter de la
musique, Darius est venu s'installer à Paris.
J'ai voulu apprendre le sétar, pour la
beauté de cet instrument et mon admiration pour la pureté de la mélodie
dans la musique persane. J’avais été déjà envoûté par la richesse rythmique du
zarb.
Naturellement, je suis devenu après
quelques cours l'ami de Darius. Il est devenu un musicien et théoricien réputé.
Enseigne aux Etats-Unis, en Europe et aussi en Iran depuis la libéralisation artistique
que le régime politique a permis dans ce pays.
Ces derniers temps, j'analyse le
pourquoi et l'interaction de mon ardeur à effacer les frontières entre le désir
d'apprendre, d'être un élève, et le désir de l’amitié. Quel rapport y a – t –
il entre l’amitié et l’apprentissage ?
Je découvre peu à peu que le désir
d’apprendre et le désir de connaissance sont provoqués la plupart du temps par
des chocs affectifs.
Ayant entendu de la musique, un son de
piano, j'ai suivi ce son et suis arrivé devant la porte de la salle de musique
où je suis resté fasciné par le jeu et la musicalité d’André. Il a senti ma
présence, ouvrit la porte et me fit entrer dans la pièce.
Aussi loin que je remonte dans mon
histoire, je tombe toujours dans cette constatation, qui pourrait être le sujet
d'un réseau (résille, texte, textile…), une tresse entre rencontre, apprendre,
aimer.
Je vois de plus en plus ma vie, non
comme un chemin en ligne droite, mais comme le centre d’une toile d'araignée.
Écrire, pour développer la clarification
de mon rapport entre le désir d'apprendre et le désir de l'amitié.
Ces considérations m'éloignent du récit
et du voyage.
J'ai rajouté le « sétar » au
fil de ma vie artistique que j'ai nouée au fil de l'amitié, que je voudrais
crocheter au fil de ma vie spirituelle. Je vois que le
tableau chronologique sera un outil extraordinaire pour ces
recherches et la jonction de ces nœuds.
Mais qu'importe pour l'instant, je me
tiens au seuil, avec un immense espoir.
Un de mes élève israéliens préférés,
Yaniv S., m'a téléphoné hier, de passage à Jérusalem, nous nous sommes
rencontrés dans un café de la « Vallée des Géants » (Emek Refaïm), dans
le Village Allemand de Jérusalem, nom donné après que les templiers
expulsés d'Europe se soient installés dans cette partie de la nouvelle ville,
au début du dix neuvième siècle. Ils ont été ensuite exilés par les anglais à
cause de leur enthousiasme pour le nazisme.
Cet élève, Yaniv Shentser, habite en
Croatie, s’est marié à une sculptrice, Mia Y. Elle avait été leur guide lors
d'une tournée dans ce pays. Yaniv jouait avec un groupe de théâtre et avait
composé pour eux la musique de scène.
Je suis très content de le rencontrer à
chacune de ses visites, de l'écouter et de lui raconter mes histoires.
Il m'a dit que s'il est encore à
Jérusalem, il viendra jouer pour le vingt trois juin, dans la soirée de mon
exposition à Beth Adam, à Emek Refaïm.
J'ai invité d'autres amis musiciens. Je
suis curieux de l'issue de cette soirée.
Steve saxophone, Yoni chant
et violoncelle, Yaïr Chant et Percussion, Etan Contrebasse, Victoria
chant, Yaniv percussion, Joca percussion brésilienne et chant… peut-être d’autres
encore. Je ne prépare rien mais je leur téléphone.
Je commencerai à monter le tableau, le
grand collage, « A Deux Mains, A Demain », à partir du vendredi vingt
juin deux mil quatorze. Le vidéaste arrive le dix huit, venant d'Amsterdam.
Nous devons nous rencontrer le dix huit juin
à treize heures pour voir la salle qui se trouve au vingt deux, de la rue
« Vallée des Géants ».
Tu t'aperçois que je ne m'éloigne pas
beaucoup du périmètre autour de mon appartement.
Je ne sais pas si j'ai raconté
l'histoire que je voulais écrire quand j'ai commencé ce courriel.
Je me sens heureux de t'écrire. Il me tarde
de te lire pour avoir de tes nouvelles. Je te demande de ne pas trop te
fatiguer à rédiger un courriel si ton épaule te fait souffrir.
Ma main gauche, sur le clavier de
l’ordinateur, s’est remplie de fourmis. Je suis obligé de chasser ces fourmis
en me massant, ce qui me force à cesser d'écrire pour de brefs instants.
Alors, AnneAnne,
Prends soin de toi, reçois mes pensées
amicales et affectueuses.
YchaÏ. (Le « i » majuscule est
une faute de frappe.)
PS :
Le café me faisant ces jours-ci des effets incontrôlables, j'ai
acheté le matériel pour commencer le traitement du lavage au café de mon
intérieur, pensant faire ces applications, après la diète de compote de pommes
d'une semaine.
Diète nécessaire pour une meilleure efficacité de cette action laxative,
qui, en y pensant, me remonte au temps lointain où ma mère, contre mon gré, me
faisait subir cet acte alors ressenti, pour moi, cruel.
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