lundi 20 juin 2016

14 juin 2014 Roger

Quatorze juin deux mil quatorze à huit heures quarante, heure israélienne.

AnneAnne,
Penser à toi, c'est essayer d'imaginer comment tu vas et où tu peux être (dans quel lieu).
Une note de lecture, écrite, je ne me souviens plus, de quel livre, ni de quel auteur ?
----- Écrire signifie que l'on se livre sans mesure. -----

J’ai l’impression de me métamorphoser en ours, comme dans les traditions chamaniques des esquimaux. Je dors beaucoup, malgré mes promesses intérieures de me lever au milieu de la nuit pour t'écrire.
 Sentir, écouter en soi, à l'intérieur de soi, le grondement tremblé de petits continents qui bougent.
Guérir = gai rire.
Ce n’est pas une résistance pour t'écrire, mais une procrastination, remettre à plus tard à cause de ma fatigue.
Est-ce un sentiment d’éparpillement, est-ce un nouvel état qui n'est pas celui de remettre au lendemain, mais celui de prendre en considération le temps ?
Comme l'on dit, prendre son temps.
Je papillonne autour de la fleur et pose une lettre, une date, un chiffre, une couleur, un son, une note…
J'ai oublié d'ajouter à la liste des instruments que j'ai un peu appris, le « sétar ».
Le setar (sé=trois, tar=corde en persan) est un instrument de la famille des luths dont la forme ressemble à une larme.
 Imagine une larme qui coule de l’œil en laissant une trace.
La larme est la caisse de résonance et la trace le manche. Au « trois cordes » du sétar, s'est ajoutée une quatrième corde à la fin du dix neuvième siècle, je ne sais pas le « pourquoi » de cet acte.
Les persans ont enseigné leur musique aux hindous qui, avec leur très grande imagination, ont transformé le « sétar » en « sitar » que tu dois connaître. Je ne crois pas que ça soit exact.
Ma rencontre avec Chemirani en mil neuf cent soixante neuf, a commencé comme une relation d’élève à maître.
Je suis devenu un ami et un proche très rapidement. Nous sortions très souvent du cours pour boire un café et jouer au « flipper ».
Je le visitais dans l’appartement de la rue de la Grande Armée, où il résidait, hébergé par ses beaux – parents.  
Ses premiers enfants venaient de naître.
Je les endormais en jouant de la guitare. Mariam, l’aînée, se souvient de mon interprétation des « jeux interdits ».
Je pense écrire dans le fil des amies et amis, l'histoire de mes rapports avec la famille Chémirani.
Le meilleur moment de mes voyages en France est, la visite de quelques jours que je fais au village de Saint-Maime, où résident depuis plus de quarante ans les « Chém’s ».
Avant de venir à Jérusalem, j’allais les voir très souvent.
Après la rencontre de D. Chémirani, à l'Ecole de Musique Orientale, dirigée par le professeur Tran Van Khé et Nelly Caron, que j'avais rencontrés à l'Ecole des Hautes Etudes, j’ai commencé à étudier le sétar avec Darius Talaï.
Il fuyait le régime politique de Khomeyni et des Ayatollahs qui interdisaient de faire et d'écouter de la musique, Darius est venu s'installer à Paris.
J'ai voulu apprendre le sétar, pour la beauté de cet instrument et mon admiration pour la pureté de la mélodie dans la musique persane. J’avais été déjà envoûté par la richesse rythmique du zarb.
Naturellement, je suis devenu après quelques cours l'ami de Darius. Il est devenu un musicien et théoricien réputé. Enseigne aux Etats-Unis, en Europe et aussi en Iran depuis la libéralisation artistique que le régime politique a permis dans ce pays.
Ces derniers temps, j'analyse le pourquoi et l'interaction de mon ardeur à effacer les frontières entre le désir d'apprendre, d'être un élève, et le désir de l’amitié. Quel rapport y a – t – il entre l’amitié et l’apprentissage ?

Je découvre peu à peu que le désir d’apprendre et le désir de connaissance sont provoqués la plupart du temps par des chocs affectifs.
 J’ai rencontré André Hajdu dans la maison d'étudiants juifs où il résidait, au neuf, rue Guy Patin. Mon frère Henri résidait également dans cette maison.
Ayant entendu de la musique, un son de piano, j'ai suivi ce son et suis arrivé devant la porte de la salle de musique où je suis resté fasciné par le jeu et la musicalité d’André. Il a senti ma présence, ouvrit la porte et me fit entrer dans la pièce.
Aussi loin que je remonte dans mon histoire, je tombe toujours dans cette constatation, qui pourrait être le sujet d'un réseau (résille, texte, textile…), une tresse entre rencontre, apprendre, aimer.
Je vois de plus en plus ma vie, non comme un chemin en ligne droite, mais comme le centre d’une toile d'araignée.
Écrire, pour développer la clarification de mon rapport entre le désir d'apprendre et le désir de l'amitié.
Ces considérations m'éloignent du récit et du voyage.
J'ai rajouté le « sétar » au fil de ma vie artistique que j'ai nouée au fil de l'amitié, que je voudrais crocheter au fil de ma vie spirituelle. Je vois que le tableau chronologique sera un outil extraordinaire pour ces recherches et la jonction de ces nœuds.
Mais qu'importe pour l'instant, je me tiens au seuil, avec un immense espoir.
Un de mes élève israéliens préférés, Yaniv S., m'a téléphoné hier, de passage à Jérusalem, nous nous sommes rencontrés dans un café de la « Vallée des Géants » (Emek Refaïm), dans le Village Allemand de Jérusalem, nom donné après que  les templiers expulsés d'Europe se soient installés dans cette partie de la nouvelle ville, au début du dix neuvième siècle. Ils ont été ensuite exilés par les anglais à cause de leur enthousiasme pour le nazisme.
Cet élève, Yaniv Shentser, habite en Croatie, s’est marié à une sculptrice, Mia Y. Elle avait été leur guide lors d'une tournée dans ce pays. Yaniv jouait avec un groupe de théâtre et avait composé pour eux la musique de scène.
Je suis très content de le rencontrer à chacune de ses visites, de l'écouter et de lui raconter mes histoires.
Il m'a dit que s'il est encore à Jérusalem, il viendra jouer pour le vingt trois juin, dans la soirée de mon exposition à Beth Adam, à Emek Refaïm.
J'ai invité d'autres amis musiciens. Je suis curieux de l'issue de cette soirée.
Steve saxophone, Yoni chant et violoncelle, Yaïr Chant et Percussion, Etan Contrebasse, Victoria chant, Yaniv percussion, Joca percussion brésilienne et chant… peut-être d’autres encore. Je ne prépare rien mais je leur téléphone.
Je commencerai à monter le tableau, le grand collage, « A Deux Mains, A Demain », à partir du vendredi vingt juin deux mil quatorze. Le vidéaste arrive le dix huit, venant d'Amsterdam.
Nous devons nous rencontrer le dix huit juin à treize heures pour voir la salle qui se trouve au vingt deux, de la rue « Vallée  des Géants ».
Tu t'aperçois que je ne m'éloigne pas beaucoup du périmètre autour de mon appartement.
Je ne sais pas si j'ai raconté l'histoire que je voulais écrire quand j'ai commencé ce courriel.
Je me sens heureux de t'écrire. Il me tarde de te lire pour avoir de tes nouvelles. Je te demande de ne pas trop te fatiguer à rédiger un courriel si ton épaule te fait souffrir.
Ma main gauche, sur le clavier de l’ordinateur, s’est remplie de fourmis. Je suis obligé de chasser ces fourmis en me massant, ce qui me force à cesser d'écrire pour de brefs instants.
Alors, AnneAnne,
Prends soin de toi, reçois mes pensées amicales et affectueuses.
YchaÏ. (Le « i » majuscule est une faute de frappe.)
PS :
Le café me faisant ces jours-ci des effets incontrôlables, j'ai acheté le matériel pour commencer le traitement du lavage au café de mon intérieur, pensant faire ces applications, après la diète de compote de pommes d'une semaine.
Diète nécessaire pour une meilleure efficacité de cette action laxative, qui, en y pensant, me remonte au temps lointain où ma mère, contre mon gré, me faisait subir cet acte alors ressenti, pour moi, cruel.



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