Jérusalem le dix neuf juin deux mil
quatorze à vingt heures vingt cinq, heure israélienne.
Le fil des Amours
Sous-titre : Le nuage des fantasmes
Une ouverture vers un autre fil pour
commencer à tisser aussi sur l'autre texte.
La blondeur m'a toujours fasciné, tout comme
la blancheur.
Il y avait un fabricant de glaces, ayant
fui l'Espagne au moment de la guerre civile, la police de Franco voulant
l'abattre, au coin de la rue Pélissier et de la rue d'Arzew (plus tard renommée
rue du général Leclerc), le coin opposé au coin de l'immeuble où habitaient mes
parents. Il avait son magasin où il fabriquait des glaces en été et des nougats
en hiver, les fameux tourons.
Avec mon obsession du blanc et du
citron, j'allais déguster de merveilleuses citronnades jaune vert clair
que l'on appelait « agua limon », servies dans de grands verres
transparents.
L' « agua limon » était
une citronnade avec une boule de créponné. Le créponné est le nom donné à cette
glace d'une blancheur immaculée et d'un goût de manne (imagine un beau jaune
vert clair frais, éclatant, pur, surmonté d’une boule blanche comme de la
neige, faite de glace au citron, avec une consistance légère qui me faisait sentir
l'apesanteur).
Je pouvais en manger de grandes
quantités. Manger « le blanc » me donnait la sensation de me trouver
au Paradis.
Comment imaginer que le Paradis pouvait
être blanc ? D’où provenait ce fantasme ?
Comme un drogué en manque, je dérobais
dans le tiroir caisse du magasin de mon père, quelques piécettes pour
satisfaire ce besoin intense de blanc, et le goût du citron. À l'époque de mon
voyage au Maroc en passant par la côte espagnole, j'ai retrouvé ces glaciers et
ce goût qui ne m’a jamais quitté.
Dans un voyage à Nice, un rapatrié
espagnol, devenu français, a ouvert un salon de dégustation de glaces où j'ai
pu satisfaire mon obsession, et retrouver un goût de l’enfance.
Mon père, le soir, en faisant sa caisse,
comme il disait, comptait les recettes. Il avait parfois le soupçon que
si les comptes n'y étaient pas, j'en étais responsable. Mais avec sa grande
délicatesse, il ne m'a jamais fait de reproches à ce propos.
Je pense que je devrais écrire plus
longuement sur mes fantasmes de blanc.
Au dessus de ce glacier, commençaient
les arcades, à partir de ce coin, Pélissier rue d'Arzew.
Les immeubles bourgeois se
ressemblaient, les architectes pieds-noirs préférant l'anisette à l'esthétique.
Je passais beaucoup de temps sur le balcon, un balcon qui mesurait cent mètres
de long et un mètre vingt de large avec une rambarde de fer forgé travaillée à
la main. Le travail artisanal était d'une grande beauté, les réfugiés espagnols
avaient immigré avec leur savoir traditionnel et la grande noblesse qu'ils
apportaient à leur art.
Je pensais qu'ils ne buvaient pas d’anisette.
Les meubles en chêne de ma mère avaient
été construits par un ébéniste espagnol que j'aimais particulièrement. Je
visitais souvent son atelier qui était tellement petit qu'il était obligé de sculpter
ses meubles dans la rue. Je cherchais à être enivré par les odeurs de bois et
de colle. Est-ce que c’était parce qu’ils étaient déjà enivrés par ces odeurs
qu'ils ne buvaient pas d'anisette ?
Au troisième étage de cet immeuble, où
était situé au rez-de-chaussée le marchand de glaces, habitait une petite fille
blonde dont j'étais amoureux.
J'ai commencé à être amoureux à l'âge de
huit ans.
Je passais des heures dans un état
extatique, sur mon balcon à attendre son apparition. Sous le soleil brûlant
(l'extase venait peut-être aussi de l'action du soleil), j’attendais.
Quand elle apparaissait, j'essayais
d'attirer son attention.
A mes yeux, elle était d'une beauté
angélique, selon la conception que mon imagination avait formé de la
beauté des anges.
Je la regardais, je bougeais un peu la
main, pour lui faire lever les yeux et me découvrir.
Ce jeu dura longtemps, nous nous sommes
apprivoisés et avons commencé à communiquer par signes et sourires. Vingt
mètres nous séparaient. La séparation des immeubles me semblait un abyme.
Depuis, quand j'entends l’opéra de
Monteverdi, « Orphée aux enfers », je comprends pourquoi toute
séparation est un abyme.
Nous avons, chaque jour ouvrable,
attendu sur nos balcons nos apparitions.
Je cherchais à la rencontrer dans la
rue, je la guettais devant l'entrée de son immeuble. La rencontre ne s'est
jamais produite.
Serait – ce, depuis ce temps – là, que le
souvenir des balcons et des cheveux blonds m'a toujours hanté ?
Presque toutes les nuits, mon visage était
couvert par sa longue chevelure blonde descendant en vagues sur son dos.
Elle rentrait dormir chez ses parents quelques
fois, entre nos nuits.
Elle a eu la grandeur de continuer notre
relation pendant plus d’un an, malgré l'opposition de ses parents et de sa sœur
aînée.
Elle m'avait donné des photos que j'ai gardées. Je les
ai revues en faisant mes classements. Parmi ces photos, il y en a une où elle
figure, à l’âge de deux ans. Elle est dans une baignoire avec un chapeau de
bain à collerette.
Je n'ai jamais su le nom de la petite
fille blonde qui apparaissait sur le balcon de l’immeuble d’en face.
Je garde son image toujours présente.
Continuation du voyage en Iran.
Je m'étais arrêté à la frontière de la
Yougoslavie.
J'ai de plus en plus de mal, au fur et à
mesure, des courriels, à savoir si, après « étais arrêté » s'écrit
avec un « é » ou « er ».
AnneAnne,
Je lis et je réfléchis à ce que tu écris.
Je suis toujours en dehors de
l’actualité.
Je vois et entends les nouvelles, chez
mon ami Israël Hadany, dans les visites que je lui fais le vendredi soir. Par
politesse, je reste en faisant semblant de comprendre, ne voulant pas les
déranger en leur demandant de quoi il s'agit. Je ne lis pas les journaux, ni
n'écoute la radio israélienne. De temps en temps j’écoute les informations sur France
Culture.
Je pense n’avoir acheté pas plus de dix journaux
dans toute ma vie. Par contre, j’ai acheté beaucoup de livres.
Par souci d’imitation, j'en ai acheté
dans le temps, pour me sentir dans la normalité. Je me souviens du « Nouvel
Obs », « le Monde », « Libération » et le
« Canard Enchaîné » que je lisais pendant des mois sans rien y
comprendre.
Je préférais lire « Les frères
Karamasov » (est-ce la bonne orthographe).
Je me lève pour vérifier. KARAMASOV.
Les opinions politiques de mon père et de
mon oncle ont été de gauche. Ils ne m'ont pas expliqué le pourquoi de leur
choix politique. S’ils l’avaient fait, je ne pense pas que j’aurais compris.
Ce n'est que grâce à ANPR (A Ne Pas
Rater), et mes recherches depuis que je sais un peu zapper, que j'ai découvert
sur Internet les sites du collège de France où j'ai suivi l'histoire d'un cours
sur la Palestine par un professeur très savant et pas tellement pro israélien,
ce que je comprends. J'ai commencé à apprendre vers soixante ans sur différents
sites de philosophies et de politique. En ce moment, je me réjouis d'entendre les
cours que Michel Foucault a donnés au Collège de France où il parle beaucoup de
politique.
Je t'ai déjà écrit que j'avais vécu à
côté de la vie. Je découvre maintenant les penseurs, l'histoire… Je vis à
reculons.
Mes yeux me brûlent, je fais de plus en
plus de fautes de frappe.
Je n'ai pas écrit aujourd’hui pour toi
mon journal, ma journée a été mauvaise : le téléphone coupé avec Internet, deux
heures à attendre que les boîtes qui donnent les services me répondent
avec agressivité. Heureusement, la jeune Moria qui m'aide le jeudi matin a pris
sur elle de lutter en hébreu. Moria (non Maria) est une jeune fille qui fait le
service civil envoyée par l'assistance sociale. Je suis resté nerveux, cela a
aggravé ma dépression sociale.
Je dois commencer demain à installer sur
le mur, ce tableau qui mesure quatre mètres de haut. Ne pouvant monter sur les
échelles, les deux « amis » à qui j'ai demandé de l'aide, ont
décommandé leur participation.
Comme tu le constates, je ne peux
m'arrêter de t'écrire.
Je te souhaite de très bons séjours dans
ta campagne, de soigner comme il faut ton épaule et tout toi-même, pour que je
puisse te lire et prendre un raki assis sur les petits tabourets fabriqué à la « Maison
du Pain », où est né le Petit Jésus.
Le café turc est très bon dans un petit
café de la Vieille Ville et aussi le « houmous », (pâte de pois
chiches écrasés).
Bonne soirée pour recevoir mon amitié
aussi lumineuse que la tienne.
Ychaï.
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