lundi 20 juin 2016

19 juin 2014 Roger

Jérusalem le dix neuf juin deux mil quatorze à vingt heures vingt cinq, heure israélienne.

Le fil des Amours
Sous-titre : Le nuage des fantasmes
Une ouverture vers un autre fil pour commencer à tisser aussi sur l'autre texte.

La blondeur m'a toujours fasciné, tout comme la blancheur.
Il y avait un fabricant de glaces, ayant fui l'Espagne au moment de la guerre civile, la police de Franco voulant l'abattre, au coin de la rue Pélissier et de la rue d'Arzew (plus tard renommée rue du général Leclerc), le coin opposé au coin de l'immeuble où habitaient mes parents. Il avait son magasin où il fabriquait des glaces en été et des nougats en hiver, les fameux tourons.
Avec mon obsession du blanc et du citron, j'allais déguster de merveilleuses citronnades jaune vert clair que l'on appelait « agua limon », servies dans de grands verres transparents.
L' « agua limon » était une citronnade avec une boule de créponné. Le créponné est le nom donné à cette glace d'une blancheur immaculée et d'un goût de manne (imagine un beau jaune vert clair frais, éclatant, pur, surmonté d’une boule blanche comme de la neige, faite de glace au citron, avec une consistance légère qui me faisait sentir l'apesanteur).
Je pouvais en manger de grandes quantités. Manger « le blanc » me donnait la sensation de me trouver au Paradis.
Comment imaginer que le Paradis pouvait être blanc ? D’où provenait ce fantasme ? 
Comme un drogué en manque, je dérobais dans le tiroir caisse du magasin de mon père, quelques piécettes pour satisfaire ce besoin intense de blanc, et le goût du citron. À l'époque de mon voyage au Maroc en passant par la côte espagnole, j'ai retrouvé ces glaciers et ce goût qui ne m’a jamais quitté.
Dans un voyage à Nice, un rapatrié espagnol, devenu français, a ouvert un salon de dégustation de glaces où j'ai pu satisfaire mon obsession, et retrouver un goût de l’enfance.
Mon père, le soir, en faisant sa caisse, comme il disait, comptait les recettes. Il avait parfois le soupçon que si les comptes n'y étaient pas, j'en étais responsable. Mais avec sa grande délicatesse, il ne m'a jamais fait de reproches à ce propos.

Je pense que je devrais écrire plus longuement sur mes fantasmes de blanc.
Au dessus de ce glacier, commençaient les arcades, à partir de ce coin, Pélissier rue d'Arzew.
Les immeubles bourgeois se ressemblaient, les architectes pieds-noirs préférant l'anisette à l'esthétique. Je passais beaucoup de temps sur le balcon, un balcon qui mesurait cent mètres de long et un mètre vingt de large avec une rambarde de fer forgé travaillée à la main. Le travail artisanal était d'une grande beauté, les réfugiés espagnols avaient immigré avec leur savoir traditionnel et la grande noblesse qu'ils apportaient à leur art.
Je pensais qu'ils ne buvaient pas d’anisette.
Les meubles en chêne de ma mère avaient été construits par un ébéniste espagnol que j'aimais particulièrement. Je visitais souvent son atelier qui était tellement petit qu'il était obligé de sculpter ses meubles dans la rue. Je cherchais à être enivré par les odeurs de bois et de colle. Est-ce que c’était parce qu’ils étaient déjà enivrés par ces odeurs qu'ils ne buvaient pas d'anisette ?
Au troisième étage de cet immeuble, où était situé au rez-de-chaussée le marchand de glaces, habitait une petite fille blonde dont j'étais amoureux.
J'ai commencé à être amoureux à l'âge de huit ans.
Je passais des heures dans un état extatique, sur mon balcon à attendre son apparition. Sous le soleil brûlant (l'extase venait peut-être aussi de l'action du soleil), j’attendais. 
Quand elle apparaissait, j'essayais d'attirer son attention.
A mes yeux, elle était d'une beauté angélique, selon la conception que mon imagination avait formé de la beauté des anges.
Je la regardais, je bougeais un peu la main, pour lui faire lever les yeux et me découvrir.
Ce jeu dura longtemps, nous nous sommes apprivoisés et avons commencé à communiquer par signes et sourires. Vingt mètres nous séparaient. La séparation des immeubles me semblait un abyme.
Depuis, quand j'entends l’opéra de Monteverdi, « Orphée aux enfers », je comprends pourquoi toute séparation est un abyme.
Nous avons, chaque jour ouvrable, attendu sur nos balcons nos apparitions.
Je cherchais à la rencontrer dans la rue, je la guettais devant l'entrée de son immeuble. La rencontre ne s'est jamais produite.

Serait – ce, depuis ce temps – là, que le souvenir des balcons et des cheveux blonds m'a toujours hanté ?

 J'ai vécu durant une année une relation avec Bénédicte, en mil neuf cent soixante dix neuf. J’habitais au dix, rue de Picpus.
Presque toutes les nuits, mon visage était couvert par sa longue chevelure blonde descendant en vagues sur son dos.
Elle rentrait dormir chez ses parents quelques fois, entre nos nuits.
Elle a eu la grandeur de continuer notre relation pendant plus d’un an, malgré l'opposition de ses parents et de sa sœur aînée.
Elle m'avait donné des photos que j'ai gardées. Je les ai revues en faisant mes classements. Parmi ces photos, il y en a une où elle figure, à l’âge de deux ans. Elle est dans une baignoire avec un chapeau de bain à collerette.

Je n'ai jamais su le nom de la petite fille blonde qui apparaissait sur le balcon de l’immeuble d’en face.
Je garde son image toujours présente.

Continuation du voyage en Iran.
Je m'étais arrêté à la frontière de la Yougoslavie.
J'ai de plus en plus de mal, au fur et à mesure, des courriels, à savoir si, après « étais arrêté » s'écrit avec un « é » ou « er ».

AnneAnne,
Je lis et je réfléchis à ce que tu écris. 
Je suis toujours en dehors de l’actualité.
Je vois et entends les nouvelles, chez mon ami Israël Hadany, dans les visites que je lui fais le vendredi soir. Par politesse, je reste en faisant semblant de comprendre, ne voulant pas les déranger en leur demandant de quoi il s'agit. Je ne lis pas les journaux, ni n'écoute la radio israélienne. De temps en temps j’écoute les informations sur France Culture.
Je pense n’avoir acheté pas plus de dix journaux dans toute ma vie. Par contre, j’ai acheté beaucoup de livres.
Par souci d’imitation, j'en ai acheté dans le temps, pour me sentir dans la normalité. Je me souviens du « Nouvel Obs », « le Monde », « Libération » et le « Canard Enchaîné » que je lisais pendant des mois sans rien y comprendre.
Je préférais lire « Les frères Karamasov » (est-ce la bonne orthographe).
Je me lève pour vérifier. KARAMASOV.
Les opinions politiques de mon père et de mon oncle ont été de gauche. Ils ne m'ont pas expliqué le pourquoi de leur choix politique. S’ils l’avaient fait, je ne pense pas que j’aurais compris.
Ce n'est que grâce à ANPR (A Ne Pas Rater), et mes recherches depuis que je sais un peu zapper, que j'ai découvert sur Internet les sites du collège de France où j'ai suivi l'histoire d'un cours sur la Palestine par un professeur très savant et pas tellement pro israélien, ce que je comprends. J'ai commencé à apprendre vers soixante ans sur différents sites de philosophies et de politique. En ce moment, je me réjouis d'entendre les cours que Michel Foucault a donnés au Collège de France où il parle beaucoup de politique.
Je t'ai déjà écrit que j'avais vécu à côté de la vie. Je découvre maintenant les penseurs, l'histoire… Je vis à reculons.
Mes yeux me brûlent, je fais de plus en plus de fautes de frappe.
Je n'ai pas écrit aujourd’hui pour toi mon journal, ma journée a été mauvaise : le téléphone coupé avec Internet, deux heures à attendre  que les boîtes qui donnent les services me répondent avec agressivité. Heureusement, la jeune Moria qui m'aide le jeudi matin a pris sur elle de lutter en hébreu. Moria (non Maria) est une jeune fille qui fait le service civil envoyée par l'assistance sociale. Je suis resté nerveux, cela a aggravé ma dépression sociale.
Je dois commencer demain à installer sur le mur, ce tableau qui mesure quatre mètres de haut. Ne pouvant monter sur les échelles, les deux « amis » à qui j'ai demandé de l'aide, ont décommandé leur participation.
Comme tu le constates, je ne peux m'arrêter de t'écrire.
Je te souhaite de très bons séjours dans ta campagne, de soigner comme il faut ton épaule et tout toi-même, pour que je puisse te lire et prendre un raki assis sur les petits tabourets fabriqué à la « Maison du Pain », où est né le Petit Jésus.
Le café turc est très bon dans un petit café de la Vieille Ville et aussi le « houmous », (pâte de pois chiches écrasés).
Bonne soirée pour recevoir mon amitié aussi lumineuse que la tienne.

Ychaï.


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