Anne, AnneAnne.
Est-ce sortir de la matrice, est-ce un
renvoi, le premier renvoi, la première séparation, le renvoi à soi, à une
découverte du soi ?
Est-ce, le souvenir ou que
ma conception de la blessure. Une blessure sans cicatrice ou avec une
cicatrice qui ne se referme jamais.
Jusqu'à l'arrivée
au Lycée Lamoricière, dans la classe de sixième, je ne me souviens
pas d'avoir avoir été renvoyé
des classes préparatoires et élémentaires.
Arrivé dans la
classe de cinquième, mon sentiment de justice, aiguisé déjà par ma maladie
bipolaire, a déclenché une série de révoltes contre une injustice qui
a conduit à mon exclusion du lycée.
Après plusieurs
années, mon père m'a raconté, qu’après avoir rencontré le proviseur, franc –
maçon, qui était dans la même loge que mon père ; ce proviseur
a reconnu la justesse de mon indignation et de ma révolte, et la
mauvaise foi des surveillants. Il a accordé à mon père qu’une injustice m'avait
été faite.
L’histoire de
cette injustice :
Avant l'entrée
en classe, nous étions rangés deux
par deux en file, le long du mur arrivant à la porte d'entrée de la classe,
nous devions garder le silence,
mais un élève avait continué de parler à son camarade. Un
« pion », surnom donné aux étudiants qui gagnaient leurs
petits salaires pour pouvoir payer leurs études, gifla cet élève trop
bavard.
Indigné par ce
traitement, (je ne savais pas si la loi contre les sévices
corporels existait déjà dans les établissements scolaires), je
m'élevai contre cette brutalité infligée à cet élève. Ce qui me valu une
« colle », nom donné aux retenues du jeudi. Jeudi, à l'époque était
le jour de congé dans les écoles, pour séparer la semaine en deux.
Le papier
signifiant cette punition, était donné à l’élève, devant toute la
classe pour augmenter sa honte, et effrayer les autres élèves. Quand mon tour
arriva pour aller chercher ce papier, devant la chaire du professeur, ce papier fut donné
par le surveillant général.
Je reçus ce
papier et le déchirai publiquement.
Cet
acte que je répétais plusieurs semaines, la punition étant doublée à
chaque fois, ce acte de « déchirement », déchirement de moi-même et
première exclusion sociale, provoqua ma comparution
devant le conseil de discipline, qui signifia à mon père mon renvoi.
J'ai été ensuite
placé dans une institution religieuse catholique. N'ayant aucune connaissance
de cette religion, je me suis senti étranger à cette culture spirituelle et
matérielle.
J'étais
demi-pensionnaire et prenais le repas de midi dans ce collège.
N'étant pas
habitué à cette alimentation, surtout le boudin noir, je rentrais à seize
heures trente, heure de la libération des élèves demi-pensionnaires, en courant
de toutes mes forces, grimpais les escaliers quatre à quatre. Je rappelle que
nous habitions au quatrième étage, et je me précipitais aux toilettes calmer
les douleurs violentes de mon estomac, douleurs qui étaient autant
physiques que psychologiques.
Ce fut ma
deuxième exclusion sociale, la première ayant été laïque et celle-ci
a été religieuse, mais d'une religion étrangère.
D'après ma
mère, nous étions français avant d'être juifs.
Ma mère était
Pupille de la Nation, vénérait la laïcité et la science. Les
docteurs étaient considérés comme des prêtres officiant la science
médicale. Qui avaient un pouvoir de vie et de mort sur leur clientèle. Ces
« savants », bien que plus proches de la sorcellerie et d'un faux
chamanisme, abusaient de la naïveté de la population.
Nous
étions au début du vingtième siècle, l'idée de Dieu ayant été sérieusement
écorchée, le peuple vénérait l'idée de science, de liberté, d'égalité et de
fraternité.
J'ai été
ensuite déporté à Sidi Bel Abés, commune des orangers, petite ville charmante,
dans un établissement scolaire semi laïc, où les professeurs et
certains élèves étaient d'une perversité profonde.
Ce fut
mon troisième renvoi des endroits du savoir. J’étais incapable
de comprendre les règles de la discipline, de la sociabilité
scolaire, et des règles de conduite pour l’absorption de
la connaissance.
Etant
traumatisé par ce pensionnat et mes renvois, je m'étais réfugié dans
un état de non faire absolu.
Je
devais avoir dans les douze ou treize ans.
Ces exclusions
et mes comportements extrêmes, provoqués par ma
maladie incomprise à l'époque, non reconnue par la science et les
pouvoirs, ma conduite révoltée, ma méconnaissance de la mort, la haine de
ma mère et le comportement d'un père auquel je ne pouvais
m'identifier, ont conduit mes parents à prendre conseil auprès d'un psychiatre qui me fit enfermer dans une
clinique. Je fus soigné par des électrochocs répétés et par une cure
d'insuline. L’action de cette drogue me faisait rentrer dans un
comma qui durait plusieurs heures. Une infirmière
grosse, maternelle et compatissante, me faisait sortir de cet état de
mort, à l'aide d'un grand bol de café au lait très, très sucré.
Je considère
ces trois mois de traitement comme une exclusion, un renvoi hors de
la sphère familiale, un refus du don de l'affectivité, je pourrais écrire de
l'amour. Je tombai dans une plus grande mélancolie.
J'ai mis
soixante dix ans à arriver par un travail intérieur, et psychologique, aidé par
des drogues que je devais prendre, sous contrôle médical. Le psychiatre
responsable m’avait signifié que la prise de ces drogues allait durer jusqu'à
la fin de ma vie. Après des années de ces traitements inhumains, j’ai pu
trouver en moi la puissance spirituelle du rire, de l'importance de
l'oubli de soi. J’ai pu lever les yeux sur la beauté des couleurs du
monde et trouver la reconnaissance de mon existence dans le regard
des petits enfants et des vieillards. L'aube et le crépuscule de la vie.
L'éclat de
l'étonnement d'un enfant et la lumière que donne l'approche de la mort.
Les
deux renvois essentiels et les plus vrais.
Mes parents et
les psychiatres ont choisi de m'exiler et de canaliser mes énergies créatrices.
Ils m'ont orienté, les tests ayant décrété et comptabilisé mes
habilités manuelles, vers une école où j’ai du subir le calvaire d'un
apprentissage de ferronnier. Malgré ma supplication intérieure, qui était d'utiliser
mes mains pour un art, la musique et sa pratique, j’ai du utiliser mes mains pour
limer pendant des heures un morceau de fer pour en faire un cube parfait.
Je profitais
de cette année à Strasbourg et du peu de liberté qui m'était accordée pour
continuer mes études de guitare.
J’escaladais
les murs du pensionnat la nuit pour traîner sur les berges des canaux.
Des heures durant, je composais dans ma tête des chansons, paroles et musiques.
J'ai oublié ces
moments de créativité intense et nocturne. J’avais une trop grande
confiance dans ma mémoire et par paresse, je n’ai pas écrit ces œuvres.
A l’un de mes
anniversaires, j'avais reçu sur ma demande les œuvres de Platon dans
la collection « La Pléiade ». J’y avais retenu dans un des dialogues,
les dangers de l'écriture.
Après trois
mois d'hôpital, ayant été opéré d’une péritonite gangrenée et éclatée, de
retour dans ce foyer, rue de la Forêt Noire, foyer tenu par Monsieur Blum, le
directeur de ce foyer et le directeur de l'école d'apprentissage m'ont signifié
mon renvoi.
A cette
époque, Daniel Epstein était aussi dans ce foyer. Je l’ai retrouvé en mil neuf
cent quatre vingt deux, à Jérusalem. Depuis cette époque, je suis ses cours de
philosophie. Il était devenu philosophe et rabbin, et nous avons créé des liens
d’amitié.
Mon cinquième
renvoi.
Je suis arrivé
à Paris dans l'année scolaire mil neuf cent cinquante six – cinquante sept, où
j'avais été réinscrit comme apprenti électricien, dans l'école ORT, « Organisation
Retour Travail », organisation créée pour envoyer des ouvriers
en Israël construire le pays. Je logeais chez une vielle juive polonaise,
rescapée des camps, rue Corentin Cariou, dans le dix neuvième.
J'étais
totalement ignorant de l'histoire générale et de l'histoire contemporaine. Je
vivais comme un autiste dans mon monde intérieur que je voulais artistique.
Au bout de
cette année, je fus renvoyé de cette école (sixième renvoi).
Je commençais
l'errance et la recherche de ma liberté.
Je ne fus
pas renvoyé de l'école de musique « Paul Beuscher » où
je m'étais inscrit. Cette école, où j’ai passé un an.
Je me suis
inscrit ensuite à la « Schola Cantorum », rue Saint – Jacques.
J'étais un
brillant élève apprécié de mes professeurs et de mes compagnons
d'études, dont certains sont resté de proches connaissances. A la fin de
mes études, Ida Presti et Alexandre Lagoya m’ont fait nommer professeur dans
cette même école.
J'ai commencé à
gagner ma vie, comme on dit, en faisant des petits boulots,
colleur d’enveloppes, renvoyé par une lenteur qui était provoquée par ma
salivation insuffisante. Je ne pouvais satisfaire le rythme établi par le
contre maître.
J'ai été
engagé par le grand bazar « BHV », Bazar de l'Hôtel de ville, qui
existe toujours dans le quartier proche de la plus grande mairie de
Paris, comme vendeur.
J'ai été
renvoyé après deux mois, le chef de rayon m'ayant trouvé endormi dans un
tiroir. La fatigue des études et de la pratique musicale, ne me laissait pas
assez de temps pour récupérer mes forces dans un sommeil réparateur.
J'ai
travaillé, me considérant déshonoré, comme pion dans une école privée,
située dans une impasse qui donnait sur le boulevard Voltaire dans
le onzième arrondissement.
Le
propriétaire de cet établissement, également le professeur principal, était
très gentil avec moi. Etant proche de l'incorporation, il m'avait écrit
une lettre de recommandation pour essayer d'être réformé de
l'armée. Malgré sa gentillesse, il a du me renvoyer, car étant toujours épuisé
par mon ardeur à réaliser une carrière de musicien interprète, je
m'endormais sur le pupitre surélevé de magister. Je
me réveillais seulement quand le chahut les élèves
était suffisamment bruyant pour déplacer le propriétaire
jusqu'à la classe, l'unique classe de cet établissement.
J'avais, pour
pouvoir dormir dans une chambre, accepté un emploi de gardien de nuit dans un
hôtel, situé avenue Mac-Mahon, proche de la Place de l'Etoile et des Champs
Elysées. Mes voisines, qui occupaient les chambres du même étage, étaient
des prostituées indépendantes avec qui j'avais de très bonnes relations
amicales. A mettre dans le blog année 1959
(vérifier avec la chronologie).
Pourrais-tu, Anne, m'apprendre comment
faire les « e » et les « a » majuscules avec accents. Merci
d'avance.
Mon salaire consistait à la gratuité d'une chambre sans fenêtre au dernier étage sans ascenseur. J’avais seulement l’espace de l’ouverture de la porte pour mettre une chaise et m’asseoir pour jouer de la guitare. Cet espace était circonscrit entre le lavabo, le lit, et l'armoire.
J'avais en
plus, comme salaire en nature, la possibilité de manger deux sandwiches avec une
tranche de jambon, la plus fine possible, et une boisson.
Tu as compris
intuitivement l'avarice du mari de la propriétaire de cet hôtel, que
j'ai soupçonné d'avoir fait ce mariage par intérêt (pour l'hôtellerie).
Mon travail
consistait à enregistrer les entrées des clients, principalement des soldats et
des soldates américaines en permission ; ils devenaient les clients de mes
amies, celles qui faisaient le plus vieux métier du monde (cliché un peu
facile, pardon).
J'avais le
devoir de surveillance et servir (paradoxe difficile), comment surveiller et
servir en montant dans les chambres des dizaines de bouteilles de
bière que je devais apporter pour la consommation de ces militaires très
bruyants.
Je précise que
les chambres qui servaient aux passes se trouvaient en bas,
au premier étage, pour faciliter la rotation rapide et ne pas trop
fatiguer mes amies et leurs clients. Je devais monter à pied, les mains et les
bras chargés de bouteilles, les étages, et me battre pour récupérer de ces
soldats éméchés dans un état avancé, le payement de
leur alcoolisation.
C'était plus
facile pour le payement des chambres qui servaient à assouvir et à combler le
besoin d'affection des personnes qui étaient invitées par mes amies. Elles
m'aidaient à percevoir le loyer pour l'occupation de ces chambres. Mes amies
participaient par gentillesse au nettoyage des chambres, que je devais faire
après le passage rapide de leurs hôtes. J'étais content pour mes amies
quand les occupations se succédaient, malgré le surcroît de
travail.
J'ai été
renvoyé (les renvois devenaient une partie de mon existence) de cet hôtel pour
avoir été trop généreux avec le café à la chaussette que je
devais préparer pour les rares clients qui venaient pour dormir.
Dans ce
travail, était aussi inclus la préparation des petits déjeuners.
L’avarice de ce propriétaire m'a rendu à l'errance et à l'angoisse de la recherche d'un autre emploi pour sortir de ma précarité.
L’avarice de ce propriétaire m'a rendu à l'errance et à l'angoisse de la recherche d'un autre emploi pour sortir de ma précarité.
Ma ferveur
pour continuer à apprendre la musique et à profiter de ma liberté, me donnait
une force et une énergie qui me permettaient de supporter et de garder un espoir
souriant.
Je
cherchais de toutes mes forces à me libérer de mes parents et de ma
famille, me sentant incompris et mal aimé.
Mon sursis
militaire ayant été refusé, malgré toutes les lettres de mes professeurs de
musique et de mes employeurs, je suis parti à Melun pour faire mes classes dans
un bataillon semi- disciplinaire (je n’ai jusqu’à présent, toujours
pas compris pourquoi, j’étais beau, je ressemblais à James Dean et je cachais
une grande révolte). Ce bataillon devait partir pour l’Algérie dans
les moments les plus intenses de cette guerre, qui devait finir
bientôt par l’indépendance de ce pays.
Après une
semaine de classe d'entraînement militaire, j'ai vite compris l'idéologie
militaire. Ne l'acceptant pas, à l’encontre de mes compagnons appelés, qui
étaient rentrés dans ce jeu trop facilement à mon goût, je me suis désolidarisé
d’eux. Je suis entré dans une solitude car j’avais compris que si je voulais
être réformé, je ne devais pas avoir de contact avec eux. En imitant le
comportement de fou, ayant dans mon séjour à la clinique de l'Hermitage où
j'avais été interné à Alger, beaucoup observé, dans les moment de
lucidité qui m'étaient accordés, ce comportement, j’ai pu, après beaucoup
d’efforts, être accepté à l’infirmerie.
Je
fus renvoyé (réformé), après les trois
mois réglementaires, sans solde. J’étais devenu inapte à servir dans l'Armée
Française. Après une semaine de tests obligatoires à l’hôpital militaire de la
rue Saint – Jacques, à côté de l’école de la Schola Cantorum, l’armée m’a
réformé. Ces trois mois, plus une semaine, ont permis à l’armée de ne pas me
payer de pension ni d’indemnité.
J'avais eu
soin de me détraquer par un jeûne prolongé, seulement entrecoupé
par l’absorption de nescafé sans eau, avalé par doses prises à la
grande cuillère.
Vingt ans plus
tard, fin mil neuf cent quatre vingt deux, je fus renvoyé (réformé) une fois de
plus (faire la liste de tous mes renvois jusqu’au renvoi final de la vie), de
l'Armée Israélienne.
Je fus
déclaré non « cacher » pour illettrisme et imbécillité précoce.
J’ai été étonné que les médecins militaires israéliens emploient le mot
« cacher » pour signifier mon renvoi de l’Institution Militaire. Dans
ma naïveté de nouveau juif, le mot « cacher » se rapportait à la
nourriture. Je me sentais donc comme un cochon.
J'ai pu
reprendre mes études de musique.
Cette matinée est passée trop
vite à écrire le fil de mes renvois.
Anne, AnneAnne, je continuerais plus tard.
Bonne journée
Ychaï.
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