dimanche 19 juin 2016

4 mai 2014 Roger

Anne, AnneAnne.

Est-ce sortir de la matrice, est-ce un renvoi, le premier renvoi, la première séparation, le renvoi à soi, à une découverte du soi ?
Est-ce, le souvenir ou que ma conception de la blessure. Une blessure sans cicatrice ou avec une cicatrice qui ne se referme jamais.

Jusqu'à l'arrivée au Lycée Lamoricière, dans la classe de sixième, je ne me souviens pas d'avoir avoir été renvoyé des classes préparatoires et élémentaires.
Arrivé dans la classe de cinquième, mon sentiment de justice, aiguisé déjà par ma maladie bipolaire, a déclenché une série de révoltes contre une injustice qui a conduit à mon exclusion du lycée.
Après plusieurs années, mon père m'a raconté, qu’après avoir rencontré le proviseur, franc – maçon, qui était dans la même loge que mon père ; ce proviseur a reconnu la justesse de mon indignation et de ma révolte, et la mauvaise foi des surveillants. Il a accordé à mon père qu’une injustice m'avait été faite. 

L’histoire de cette injustice :
Avant l'entrée en classe, nous étions rangés deux par deux en file, le long du mur arrivant à la porte d'entrée de la classe, nous devions garder le silence, mais un élève avait continué de parler à son camarade. Un « pion », surnom donné aux étudiants qui gagnaient leurs petits salaires pour pouvoir payer leurs études, gifla cet élève trop bavard.
Indigné par ce traitement, (je ne savais pas si la loi contre les sévices corporels existait déjà dans les établissements scolaires), je m'élevai contre cette brutalité infligée à cet élève. Ce qui me valu une « colle », nom donné aux retenues du jeudi. Jeudi, à l'époque était le jour de congé dans les écoles, pour séparer la semaine en deux.
Le papier signifiant cette punition, était donné à l’élève, devant toute la classe pour augmenter sa honte, et effrayer les autres élèves. Quand mon tour arriva pour aller chercher ce papier, devant la chaire du professeur, ce papier fut donné par le surveillant général.
Je reçus ce papier et le déchirai publiquement.
Cet acte que je répétais plusieurs semaines, la punition étant doublée à chaque fois, ce acte de « déchirement », déchirement de moi-même et  première exclusion sociale, provoqua  ma comparution devant le conseil de discipline, qui signifia à mon père mon renvoi.
J'ai été ensuite placé dans une institution religieuse catholique. N'ayant aucune connaissance de cette religion, je me suis senti étranger à cette culture spirituelle et matérielle.
J'étais demi-pensionnaire et prenais le repas de midi dans ce collège.
N'étant pas habitué à cette alimentation, surtout le boudin noir, je rentrais à seize heures trente, heure de la libération des élèves demi-pensionnaires, en courant de toutes mes forces, grimpais les escaliers quatre à quatre. Je rappelle que nous habitions au quatrième étage, et je me précipitais aux toilettes calmer les douleurs violentes de mon estomac, douleurs qui étaient autant physiques que psychologiques.
Ce fut ma deuxième exclusion sociale, la première ayant été laïque et celle-ci a été religieuse, mais d'une religion étrangère. 
D'après ma mère, nous étions français avant d'être juifs.
Ma mère était Pupille de la Nation, vénérait la laïcité et la science. Les docteurs étaient considérés comme des prêtres officiant la science médicale. Qui avaient un pouvoir de vie et de mort sur leur clientèle. Ces « savants », bien que plus proches de la sorcellerie et d'un faux chamanisme, abusaient de la naïveté  de la population.
Nous étions au début du vingtième siècle, l'idée de Dieu ayant été sérieusement écorchée, le peuple vénérait l'idée de science, de liberté, d'égalité et de fraternité.

J'ai été ensuite déporté à Sidi Bel Abés, commune des orangers, petite ville charmante, dans un établissement scolaire semi laïc, où les professeurs et certains élèves étaient d'une perversité profonde.
Ce fut mon troisième renvoi des endroits du savoir. J’étais incapable de comprendre les règles de la discipline, de la sociabilité scolaire, et des règles de conduite pour l’absorption de la connaissance.
Etant traumatisé par ce pensionnat et mes renvois, je m'étais réfugié dans un état de non faire absolu.
Je devais avoir dans les douze ou treize ans.

Ces exclusions et mes comportements extrêmes, provoqués par ma maladie  incomprise à l'époque, non reconnue par la science et les pouvoirs, ma conduite révoltée, ma méconnaissance de la mort, la haine de ma mère et le comportement d'un père auquel je ne pouvais m'identifier, ont conduit mes parents à prendre conseil auprès d'un psychiatre qui me fit enfermer dans une clinique. Je fus soigné par des électrochocs répétés et par une cure d'insuline. L’action de cette drogue me faisait rentrer dans un comma qui durait plusieurs heures. Une infirmière grosse, maternelle et compatissante, me faisait sortir de cet état de mort, à l'aide d'un grand bol de café au lait très, très sucré.
Je considère ces trois mois de traitement comme une exclusion, un renvoi hors de la sphère familiale, un refus du don de l'affectivité, je pourrais écrire de l'amour. Je tombai dans une plus grande mélancolie.
J'ai mis soixante dix ans à arriver par un travail intérieur, et psychologique, aidé par des drogues que je devais prendre, sous contrôle médical. Le psychiatre responsable m’avait signifié que la prise de ces drogues allait durer jusqu'à la fin de ma vie. Après des années de ces traitements inhumains, j’ai pu trouver en moi la puissance spirituelle du rire, de l'importance de l'oubli de soi. J’ai pu lever les yeux sur la beauté des couleurs du monde et trouver la reconnaissance de mon existence dans le regard des petits enfants et des vieillards. L'aube et le crépuscule de la vie.
L'éclat de l'étonnement d'un enfant et la lumière que donne l'approche de la mort.
Les deux renvois essentiels et les plus vrais.

Mes parents et les psychiatres ont choisi de m'exiler et de canaliser mes énergies créatrices. Ils m'ont orienté, les tests ayant décrété et comptabilisé mes habilités manuelles, vers une école où j’ai du subir le calvaire d'un apprentissage de ferronnier. Malgré ma supplication intérieure, qui était d'utiliser mes mains pour un art, la musique et sa pratique, j’ai du utiliser mes mains pour limer pendant des heures un morceau de fer pour en faire un cube parfait.
Je profitais de cette année à Strasbourg et du peu de liberté qui m'était accordée pour continuer mes études de guitare.
J’escaladais les murs du pensionnat la nuit pour traîner sur les berges des canaux. Des heures durant, je composais dans ma tête des chansons, paroles et musiques.
J'ai oublié ces moments de créativité intense et nocturne. J’avais une trop grande confiance dans ma mémoire et par paresse, je n’ai pas écrit ces œuvres.
A l’un de mes anniversaires, j'avais reçu sur ma demande les œuvres de Platon dans la collection « La Pléiade ». J’y avais retenu dans un des dialogues, les dangers de l'écriture.
Après trois mois d'hôpital, ayant été opéré d’une péritonite gangrenée et éclatée, de retour dans ce foyer, rue de la Forêt Noire, foyer tenu par Monsieur Blum, le directeur de ce foyer et le directeur de l'école d'apprentissage m'ont signifié mon renvoi.

A cette époque, Daniel Epstein était aussi dans ce foyer. Je l’ai retrouvé en mil neuf cent quatre vingt deux, à Jérusalem. Depuis cette époque, je suis ses cours de philosophie. Il était devenu philosophe et rabbin, et nous avons créé des liens d’amitié. 

Mon cinquième renvoi.
Je suis arrivé à Paris dans l'année scolaire mil neuf cent cinquante six – cinquante sept, où j'avais été réinscrit comme apprenti électricien, dans l'école ORT, « Organisation Retour Travail », organisation créée pour envoyer des ouvriers en Israël construire le pays. Je logeais chez une vielle juive polonaise, rescapée des camps, rue Corentin Cariou, dans le dix neuvième.
J'étais totalement ignorant de l'histoire générale et de l'histoire contemporaine. Je vivais comme un autiste dans mon monde intérieur que je voulais artistique.
Au bout de cette année, je fus renvoyé de cette école (sixième renvoi).
Je commençais l'errance et la recherche de ma liberté.
Je ne fus pas renvoyé de  l'école de musique « Paul Beuscher » où je m'étais inscrit. Cette école, où j’ai passé un an.
Je me suis inscrit ensuite à la « Schola Cantorum », rue Saint – Jacques.  
J'étais un brillant élève apprécié de mes professeurs et de mes compagnons d'études, dont certains sont resté de proches connaissances. A la fin de mes études, Ida Presti et Alexandre Lagoya m’ont fait nommer professeur dans cette même école.

J'ai commencé à gagner ma vie, comme on dit, en faisant des petits boulots, colleur d’enveloppes, renvoyé par une lenteur qui était provoquée par ma salivation insuffisante. Je ne pouvais satisfaire le rythme établi par le contre maître. 
J'ai été engagé par le grand bazar « BHV », Bazar de l'Hôtel de ville, qui existe toujours dans le quartier proche de la plus grande mairie de Paris, comme vendeur.
J'ai été renvoyé après deux mois, le chef de rayon  m'ayant trouvé endormi dans un tiroir. La fatigue des études et de la pratique musicale, ne me laissait pas assez de temps pour récupérer mes forces dans un sommeil réparateur.
J'ai travaillé, me considérant déshonoré, comme pion dans une école privée, située dans une impasse qui donnait sur le boulevard Voltaire dans le onzième arrondissement.
Le propriétaire de cet établissement, également le professeur principal, était très gentil avec moi. Etant proche de l'incorporation, il m'avait  écrit une lettre de recommandation pour essayer d'être réformé de l'armée. Malgré sa gentillesse, il a du me renvoyer, car étant toujours épuisé par mon ardeur à réaliser une carrière de musicien interprète, je m'endormais sur le pupitre surélevé de magister. Je me réveillais seulement quand le chahut les élèves était suffisamment bruyant pour déplacer le propriétaire jusqu'à la classe, l'unique classe de cet établissement.
J'avais, pour pouvoir dormir dans une chambre, accepté un emploi de gardien de nuit dans un hôtel, situé avenue Mac-Mahon, proche de la Place de l'Etoile et des Champs Elysées. Mes voisines, qui occupaient les chambres du même étage, étaient des prostituées indépendantes avec qui j'avais de très bonnes relations amicales. A mettre dans le blog année 1959 (vérifier avec la chronologie).

Pourrais-tu, Anne, m'apprendre comment faire les « e » et les « a » majuscules avec accents. Merci d'avance.

Mon salaire consistait à la gratuité d'une chambre sans fenêtre au dernier étage sans ascenseur. J’avais seulement l’espace de l’ouverture de la porte pour mettre une chaise et m’asseoir pour jouer de la guitare. Cet espace était circonscrit entre le lavabo, le lit, et l'armoire.
J'avais en plus, comme salaire en nature, la possibilité de manger deux sandwiches avec une tranche de jambon, la plus fine possible, et une boisson.
Tu as compris intuitivement l'avarice du mari de la propriétaire de cet hôtel, que j'ai soupçonné d'avoir fait ce mariage par intérêt (pour l'hôtellerie).
Mon travail consistait à enregistrer les entrées des clients, principalement des soldats et des soldates américaines en permission ; ils devenaient les clients de mes amies, celles qui faisaient le plus vieux métier du monde (cliché un peu facile, pardon).
J'avais le devoir de surveillance et servir (paradoxe difficile), comment surveiller et servir en montant dans les chambres des dizaines de bouteilles de bière que je devais apporter pour la consommation  de ces militaires très bruyants.
Je précise que les chambres qui servaient aux passes se trouvaient en bas, au premier étage, pour faciliter la rotation rapide et ne pas trop fatiguer mes amies et leurs clients. Je devais monter à pied, les mains et les bras chargés de bouteilles, les étages, et me battre pour récupérer de ces soldats éméchés dans un état avancé, le payement de leur alcoolisation.
C'était plus facile pour le payement des chambres qui servaient à assouvir et à combler le besoin d'affection des personnes qui étaient invitées par mes amies. Elles m'aidaient à percevoir le loyer pour l'occupation de ces chambres. Mes amies participaient par gentillesse au nettoyage des chambres, que je devais faire après le passage rapide de leurs hôtes. J'étais content pour mes amies quand les occupations se succédaient, malgré le surcroît de travail. 
J'ai été renvoyé (les renvois devenaient une partie de mon existence) de cet hôtel pour avoir été trop généreux avec le café à la chaussette que je devais préparer pour les rares clients qui venaient pour dormir.
Dans ce travail, était aussi inclus la préparation des petits déjeuners.
L’avarice de ce propriétaire m'a rendu à l'errance et à l'angoisse de la recherche d'un autre emploi pour sortir de ma précarité.
Ma ferveur pour continuer à apprendre la musique et à profiter de ma liberté, me donnait une force et une énergie qui me permettaient de supporter et de garder un espoir souriant.
Je cherchais de toutes mes forces à me libérer de mes parents et de ma famille, me sentant incompris et mal aimé.

Mon sursis militaire ayant été refusé, malgré toutes les lettres de mes professeurs de musique et de mes employeurs, je suis parti à Melun pour faire mes classes dans un bataillon semi- disciplinaire (je n’ai jusqu’à présent, toujours pas compris pourquoi, j’étais beau, je ressemblais à James Dean et je cachais une grande révolte). Ce bataillon devait partir pour l’Algérie dans les moments les plus intenses de cette guerre, qui devait finir bientôt par l’indépendance de ce pays.
Après une semaine de classe d'entraînement militaire, j'ai vite compris l'idéologie militaire. Ne l'acceptant pas, à l’encontre de mes compagnons appelés, qui étaient rentrés dans ce jeu trop facilement à mon goût, je me suis désolidarisé d’eux. Je suis entré dans une solitude car j’avais compris que si je voulais être réformé, je ne devais pas avoir de contact avec eux. En imitant le comportement de fou, ayant dans mon séjour à la clinique de l'Hermitage où j'avais été interné à Alger, beaucoup observé, dans les moment de lucidité qui m'étaient accordés, ce comportement, j’ai pu, après beaucoup d’efforts, être accepté à l’infirmerie.
Je fus renvoyé (réformé), après les trois mois réglementaires, sans solde. J’étais devenu inapte à servir dans l'Armée Française. Après une semaine de tests obligatoires à l’hôpital militaire de la rue Saint – Jacques, à côté de l’école de la Schola Cantorum, l’armée m’a réformé. Ces trois mois, plus une semaine, ont permis à l’armée de ne pas me payer de pension ni d’indemnité.

J'avais eu soin de me détraquer par un jeûne prolongé, seulement entrecoupé par l’absorption de nescafé sans eau, avalé par doses prises à la grande cuillère.
Vingt ans plus tard, fin mil neuf cent quatre vingt deux, je fus renvoyé (réformé) une fois de plus (faire la liste de tous mes renvois jusqu’au renvoi final de la vie), de l'Armée Israélienne.
Je fus déclaré non « cacher » pour illettrisme et imbécillité précoce. J’ai été étonné que les médecins militaires israéliens emploient le mot « cacher » pour signifier mon renvoi de l’Institution Militaire. Dans ma naïveté de nouveau juif, le mot « cacher » se rapportait à la nourriture. Je me sentais donc comme un cochon.

J'ai pu reprendre mes études de musique.

Cette matinée est passée trop vite à écrire le fil de mes renvois.
Anne, AnneAnne, je continuerais plus tard.

Bonne journée

Ychaï.

  




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