dimanche 19 juin 2016

12 mai 2014 Roger

AnneAnne,

Les feuilles « A quatre » ont commencé à se rejoindre, pas en les collant, comme je l'avais imaginé au début, mais avec du  papier collant en rouleau.

Sur les quatre premières feuilles, j'ai pu calculer que sur la longueur, il y aurait les années qui vont de mil neuf cent quarante et un jusqu'en mil neuf cent cinquante huit, sur la largeur, neuf fils (fil de la famille, fil personnel,  fil artistique, fil des amours, fil des amis, voyages, pays, villes, rues). La grande joie est de pouvoir commencer à y inscrire et de contempler un tableau clarifié et clarifiant.
J'avais la joie de me dire que je pourrais ainsi, en écrivant sur ce tableau, les dates, les noms, les événements, etc…, libérer mon imagination pour t'écrire sans avoir le sentiment d'être sec.

J'ai eu ce matin, en ouvrant ma boîte de courriels, la joie de lire ton nom. Le temps d'arriver à ton courriel, ma boîte a disparu. J'ai ouvert de nouveau, je n'ai plus trouvé ton courriel, jusqu'à présent je me demande si j'ai rêvé. Je t'ai écrit pour savoir si tu avais écrit, mais ne trouvant pas de réponse, je suis revenu à ce sentiment d'avoir rêvé.
J'ai reçu tout à l'heure, un courriel de ce jeune poète Arthur Yasmine, où il écrit ses impressions sur les textes et la musique que je lui ai envoyé. Il a écrit être très ému par le disque que j'ai fait avec mon ami Gérard Iglesia, guitariste et non le chanteur « kitsch » absolu, qui s'appelle aussi Iglesia, que par mes autres travaux.

Je suis touché par ces critiques très sincères.
C'est un jeune homme très sensible. J’ai visionné un petit film où il met en scène un de ses poèmes. J'ai trouvé très convaincant cet essai de donner un nouvel espace à sa poésie.
Je reprends vie après ces trois jours où le virus de l'égout a réussi à me tenir couché entre le sommeil et « ANPR » (« A Ne Pas Rater »).

Je suis allé au studio pour regarder le travail en cours que je fais avec cette idée de fresque.
Elle avance lentement, étant aux prises et à la recherche de techniques de collage, qui me font douter de son avenir.

Je dois inventer des manières nouvelles de coller des peintures déjà faites sur de grands supports et de les intégrer en peignant les espaces vides entre.

Cette idée m'est venue en cherchant à savoir que faire de toutes les petites peintures qui s'entassent depuis quelques années.

Cette idée a mûri à l'écoute de Georges  Didi Huberman et du souvenir de fresques égyptiennes et iraniennes.

C'est une manière de concilier mon incapacité de choisir, de trier, de jeter, de promouvoir, de vendre.
L'immensité de cette fresque est dépendante de tous ces petits tableaux. Je peux voir et imaginer le début, pas la fin.

Avoir la joie de savoir que son immensité est un obstacle. Elle me laisse à un sentiment du « lâcher prise ».
J'ai découvert cette joie du « lâcher prise » depuis que je peins, que je joue sans but, sans penser au monde, mais en sentant la grande différence avec mon faire d'avant, ma prise d'avant.
Il y a une plénitude, un étonnement même si je joue un seul son. La puissance du présent, du être là. De ne plus penser au résultat.

Je me regarde sur le balcon de l'appartement au quatrième étage, au numéro dix, rue Pélissier, attendant l'apparition de la petite fille blonde qui sortait de temps en temps sur le balcon de l’immeuble qui se trouvait à l'angle de la rue Pélissier et l’avenue du Général Leclerc, cette avenue anciennement nommée Rue d'Arzew.

La grande attente qui continue.

Une attente infinie qui conduit toute ma vie. Une vie comme un grand saut au dessus du vide.
Attente ne pouvant être satisfaite, révolte continue, un souffle, un soupir.
Une respiration qui refuse d'être étouffée.
Une petite fille blonde regardée de loin, admirée sans mots.

Une vie d'attente, comme cette attente devant la porte dans la nouvelle de Kafka, cette porte qui n'était là que pour la personne qui attendait. 

AnneAnne

Bon jour, il est maintenant presque cinq heures ici.

Ychaï


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