Cher Ychaï,
Je déteste être comme ça. Le rationnel est complètement
noyé sous un torrent d'émotions, et j'ai beau ramener le peu de ce que L. a
dit, à l'immensité de ce que j'ai constaté ces dernières années et qui est beaucoup
plus important et aurait dû être plus anxiogène. Je n'y arrive pas.
C'est la formulation qui est différente.
D'un côté ce que je vois, qui est une comparaison du passé
et du présent.
De l'autre, les questions posées par les médecins « avez-vous
des difficultés à déglutir » par exemple, que je traduis par « vous aurez
des difficultés à déglutir » et qui me propulse dans un futur concret et je
ne supporte pas l'idée de L. handicapé.
Le positif :
- Il entérine qu'il doit se faire suivre tous les ans, ce
qu'il n'a pas entendu lors du dernier contrôle il y a 2 ans, et c'est en le
poussant qu'il a pris rdv cette année.
J'espère qu'ils vont le convoquer au lieu de lui laisser
faire la démarche.
- Il réalise que son âge et sa maladie, doivent entraîner
une prudence extrême. Il était prêt à grimper sur le toit la semaine dernière. Ça,
il faut en rediscuter, parce que je veux plus jouer ce rôle de garde-chiourme.
Le négatif, c'est qu'on ne parle pas vraiment. Lui parce
qu'il est quand même à côté de la plaque, et qu’il ne dit rien de ses
angoisses, je me demande s'il en a. Moi parce que je ne peux pas dire ce que je
ressens. A. a vu une psy pendant 2 ans, très chouette. Cataloguée par l'hôpital
comme anorexique (qui a envie de manger la bouffe de l'hôpital, surtout quand
c'est si bien organisé que la diététicienne passe te demander tes goûts
alimentaires quand tu sors, et que tu arrives avec les menus préparés pour la
personne qui était là avant toi !), suicidaire, parce que son médecin après un
accouchement ayant entraîné des perturbations hépatiques, rénales et visuelles,
lui a dit, « il faut faire quelque chose, sinon dans 8 jours vous craquez
et vous sautez par la fenêtre ». C'était une boutade pour la faire réagir,
de fait elle est venue avec nous et tout est rentré dans l'ordre. Mais elle a
eu la mauvaise idée de répéter ça, ce qui s'est traduit dans son dossier par
« risque suicidaire majeur ».
Cette psy a balayé tout ça. Avoir un comportement
anorexique, parce qu'on a la nausée et qu'on vomit, ne veut pas dire être
anorexique. Quant au suicide, ce n’est pas son genre.
Elle avait besoin de parler, mais qui écoute à l'hôpital ?
De prendre confiance en tant que mère, et de « répondre » à un mari
macho, père dans sa tête mais pas dans les faits.
Franchement, je suis fière de la manière dont elle s'en
est sortie, tout en gérant la pose du pacemaker.
Et puis on a une relation vraiment super.
Pour la psy, comme elle connaît toute l'histoire de la
famille, je vais aller lui parler une ou deux fois
J'ai conscience de tourner autour du pot. Mais je ne me
sens pas prête à affronter l'écriture, qui serait trop réfléchie, et ne
servirait à rien.
Ca me fait du bien de te parler. Ton silence est
exactement celui qui m'aide.
Ca risque d'être difficile de classer parce que les fils
se croisent.
J'ai quelque fois du mal à me souvenir de qui est qui,
quel est le lien avec toi.
Est-ce que tu peux essayer de faire :
- comme un répertoire, ou tu noterais chaque
personne dont tu parles avec les liens entre vous, mais aussi ceux qui existent
avec d'autres personnes du répertoire
- une chronologie, avec les dates, les endroits où tu
vivais, les personnes qui comptaient, ce que tu faisais ?
- un arbre généalogique de ta famille, en mettant en
majuscule le nom des personnes qui ont eu un rôle déterminant. Une couleur
pour un rôle +, et une autre pour un rôle -.
Il y a une chose qui m'a frappée, et m'a plue, dans un de
tes derniers courriers, parce que rarement formulée. « Peut-être que je
n'ai pas assez d'ego ».
C'est bizarre, parce qu'en avoir trop c'est perçu comme
être narcissique, ce qui fait partie des défauts. Mais comment s'intéresser aux
autres si on ne s'intéresse pas à soi.
L'ego, se construit avec chaque expérience gratifiante.
C'est un peu comme le jeu de l'oie, t'avances, coup de bol tu gagnes 4 cases
d'un coup, puis encore d'autres. Et « tchac », tu es obligée de
repartir du début.
Je trouve la comparaison assez juste, parce qu'on a
rarement sur le moment, l'explication des avancées et reculs. Ca rejoint la bipolarité.
Un sentiment de puissance, et puis de nullité.
C'est Sysiphe. Mais à force, et c'est le privilège de l'âge,
il y a quand même un socle solide. Le problème, est-ce un socle piédestal, ou
un trou où on va se cacher.
Il faut que je range mes affaires. Je perds tout, et c'est
sans arrêt la course pour retrouver, quand je retrouve.
Les endroits désignés pour ranger telle ou telle chose,
sont au bout d'un moment envahis de tout.
Avant quand je me sentais mal, je faisais le ménage à
fond. Maintenant, je ne gère que mon environnement informatique, mes papiers et
des bricoles.
Et même ça, c'est, sans cesse, remis, rangé « rapido »,
jamais à sa place et c'est la cata.
Tu me fais du bien, je sens ton empathie, ton écoute, ton
désir de nouer, dénouer les fils. Mais je ne suis pas un cadeau tombé du ciel.
Je préfère dire que c'est une rencontre qui était écrite. Et c'est très étrange
que pendant si longtemps, ce fut autour de mon besoin d'expliquer et de ton
besoin de comprendre, avant de changer complètement.
Il y a longtemps que je n'ai pas ressenti une telle
confiance, une même « longueur d'onde ». Nous faisons « nos
ateliers de créations » à nous.
La main sur le cœur.
Anne
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire