lundi 20 juin 2016

22 mai 2014 Roger

Jérusalem le vingt deux mai deux mil quatorze à vingt heures, heure israélienne.

AnneAnne,

Comment écrire, dire merci pour ton courriel ? Aucun merci ne sera jamais suffisant !
Même « mille mercis », est trop léger.
Trouver un « merci » qui pourrait être rempli de souffle comme ce souffle qu'il y a dans tes courriels.
Je téléphone à Violette pour demander l'état de santé de Dadou. Les médecins disent qu'il ne souffre pas et que la maladie fera vite son œuvre.
Violette est la fille aînée de Dadou et de Sylvie. Sylvie était l'amie de Frédérique, avec qui, je vivais à l’époque rue de Blancs Manteaux. Sylvie, après avoir étudié aux Etats-Unis, se rapatriait.
Frédérique lui avait trouvé un studio rue Pecquay, proche de la rue des Blancs Manteaux.
Lina travaillait à la galerie Maegth, grande galerie à l'époque. Elle lui avait trouvé un travail dans cette galerie. Elles sont devenues très amies.
Lina, la sœur de Dadou, était une amie très proche.
A lépoque de l’arrivée de Sylvie, Dadou était presque séparé de Iona, sa première femme avec qui il avait trois filles, Clara et deux jumelles, Valérie et Elena.
J’avais l’habitude d’amener Clara, toute petite, six ans peut-être, à la Schola Cantorum, rue Saint-Jacques, le jeudi.
Jeudi était le jour de congé des écoles primaires et secondaires. Clara, dans la classe où j'enseignais la guitare, restait avec moi après que je lui eusse donné son cours. Elle était fascinée par mes autres élèves.
Elle a fait de brillantes études de biologie.
Elle travaille comme directrice de recherche au CNRS, sur les cellules cancéreuses.
Sylvie et Dadou ont eu deux enfants, Violette, avec qui je suis en contact, et Daniel, avocat de fraîche date.
André Hajdu a fait la connaissance de Dadou en Tunisie. Il avait choisi de partir comme professeur au Conservatoire de Musique de Tunis, à la place de devenir chercheur en ethnomusicologie au CNRS.
Les juifs tunisiens sont partis quand la Tunisie est devenue indépendante. Dadou et sa famille se sont rapatriés à Paris.
Au début de son installation à Paris, il a monté un atelier de peinture sur porcelaine avec son cousin Alain dont c'était le métier. Iona faisait les démarches de vente en même temps qu'elle enseignait l'anglais. Les porcelaines ne se vendant pas très bien, ils ont monté un autre atelier pour fabriquer des objets de décoration qui a prospéré. Ils ont pu prendre un grand atelier rue Debeyllème, dans un très bel hôtel ancien. Cet atelier est devenu une galerie de peinture comme beaucoup d'endroits dans le Marais.
J'avais besoin d'argent, je faisais des travaux pour lui avec un couple d'espagnols que j'avais hébergé sous les toits d'une maison de la rue Pavée, à côté d'une très belle synagogue construite par un architecte très fameux, Guiomard.
Je pense que cet architecte a dessiné aussi les entrées du métropolitain parisien.
J'habitais  une chambre de bonne sans eau, sans confort. Il y avait un petit robinet d'eau à l'étage au-dessous, je ne me rappelle pas où étaient les toilettes.
Nous avons aménagé une autre chambre sous les combles pour ce couple d'espagnols.
Le travail que Dadou nous a demandé de faire, était de vider des cuves d'acide. Ce rez-de-chaussée avait été un atelier de dorure, les cuves d'acide servaient à plonger les objets. Nous avons été complètement inconscients car nous avons vidé le contenu dangereux de ces cuves dans les canalisations. Ce n'est qu'après avoir terminé toutes les vidanges de ces cuves que nous avons compris notre inconscience et les dangers que nous avions peut-être fait subir aux éboueurs.
Il y avait, au premier étage de cet hôtel particulier, qui avait été la résidence de Madame de Maintenon, un magnifique espace qui était loué par un antiquaire qui fournissait les décors pour le cinéma.
Dans nos rencontres dans la cour, nous avons sympathisé avec cet antiquaire. Il m'apprit qu'il cherchait à vendre son bail. Je me suis empressé de transmettre cette information à Dadou qui a repris le bail pour agrandir son atelier.
Il a transformé cet atelier ultérieurement en appartement immense.
J’ai organisé dans son salon des concerts de musique iranienne. 
Chaque jour, nous avions l'habitude de nous rencontrer vers midi dans un café proche du jardin du Luxembourg « Le Petit Suisse ». Le soir la rencontre était à Montparnasse, soit au café « Le Sélect » soit à « La Coupole », les deux grands cafés où les artistes passaient leurs soirées.
Nous étions un petit groupe, en majorité des tunisiens. Mon ami Sidi Lamine Diarra, malien, poète et acteur, était aussi parmi nous.
La présence de Dadou avec son rire éclatant et son discours clair et profond, le verbe de Sidi, l’ironie de Loulou, rendaient ces soirées chaleureuses éclatantes de rires.
J'étais heureux, mais je restais toujours silencieux dans ce groupe. Longtemps, je n’ai pu parler qu’en tête à tête. Cela a continué jusqu’à ces dernières années.
J’essaye de me souvenir des noms des personnes qui venaient assez régulièrement dans ce petit groupe.
Je sens que je pourrais te raconter mille et une histoires de cette période.
J'avais à cette époque, une « deux chevaux » ou une « quatre chevaux ». J’étais déjà professeur de guitare.
Mon salaire me permettait de vivre, d'aider Sidi et Loulou. Dadou aussi les aidait beaucoup financièrement.
Ils sont devenus mes trois grands amis après le départ d'André Hajdu en Israël.
Ils étaient très différents, j'avais avec chacun d'eux une relation, une écoute et une parole différentes, quand je pouvais parler.
Dadou m'a toujours aidé par sa présence. Dans mes moments de crise dépressive, je pouvais me réfugier chez lui.
Son accueil et sa présence souvent silencieuse calmaient mes dépressions et mes idées de néant.
Dans mes périodes hautes (le « high » de la bipolarité), j'étais d'une vitalité et d'une énergie créatrices, épuisantes pour Dadou et d'autres amis.
Dadou a toujours été admirable pour moi dans son accueil. Son attitude était d'une justesse parfaite et instinctive.
Beaucoup de connivence et de compréhension. Elles se sont renforcées au fil des années. Sa parole m'éclairait et me questionnait. Jusqu'en février nous avons pu parler d'une manière intense et profonde en riant d'un rire qui sonnait comme du cristal.
Hier, j'ai demandé à Violette de prendre la main de Dadou et de lui dire au revoir de ma part.
Elle m'a écrit qu'elle l’avait fait. Il lui a semblé que Dadou a montré de la joie. Ce matin quand j'ai téléphoné, Violette m'a dit que Sylvie aussi, lui avait dit au revoir de ma part.
Je ne pouvais supporter l'idée de ne pas lui dire ou faire dire mon affection et mon admiration pour lui.
Demander à Violette de lui prendre la main et de lui dire au revoir m'a semblé la plus belle manière de le saluer.
Un toucher et une parole.

AnneAnne,

Je pense à toi.
Je t'enverrai des photos mais je cherche avec quel programme je peux les envoyer, sachant que tu ne te sers pas de « Google Drive ».

À tout à l'heure.

Ychaï


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