Jérusalem le vingt deux mai deux mil quatorze à vingt
heures, heure israélienne.
AnneAnne,
Comment écrire, dire merci pour ton courriel ? Aucun
merci ne sera jamais suffisant !
Même « mille mercis », est trop léger.
Trouver un « merci » qui pourrait être
rempli de souffle comme ce souffle qu'il y a dans tes courriels.
Je téléphone à Violette pour demander l'état de santé de
Dadou. Les médecins disent qu'il ne souffre pas et que la maladie fera vite son
œuvre.
Violette est la fille aînée
de Dadou et de Sylvie. Sylvie était l'amie de Frédérique, avec qui, je vivais à
l’époque rue de Blancs Manteaux. Sylvie, après avoir étudié aux Etats-Unis, se
rapatriait.
Frédérique lui avait trouvé
un studio rue Pecquay, proche de la rue des Blancs Manteaux.
Lina travaillait à la
galerie Maegth, grande galerie à l'époque. Elle lui avait trouvé un travail
dans cette galerie. Elles sont devenues très amies.
Lina, la sœur de Dadou,
était une amie très proche.
A lépoque de l’arrivée de
Sylvie, Dadou était presque séparé de Iona, sa première femme avec qui il avait
trois filles, Clara et deux jumelles, Valérie et Elena.
J’avais l’habitude d’amener
Clara, toute petite, six ans peut-être, à la Schola Cantorum, rue
Saint-Jacques, le jeudi.
Jeudi était le jour de congé
des écoles primaires et secondaires. Clara, dans la classe où j'enseignais la
guitare, restait avec moi après que je lui eusse donné son cours. Elle était
fascinée par mes autres élèves.
Elle a fait de brillantes
études de biologie.
Elle travaille comme
directrice de recherche au CNRS, sur les cellules cancéreuses.
Sylvie et Dadou ont eu deux
enfants, Violette, avec qui je suis en contact, et Daniel, avocat de fraîche
date.
André Hajdu a fait la
connaissance de Dadou en Tunisie. Il avait choisi de partir comme professeur au
Conservatoire de Musique de Tunis, à la place de devenir chercheur en
ethnomusicologie au CNRS.
Les juifs tunisiens sont
partis quand la Tunisie est devenue indépendante. Dadou et sa famille se sont
rapatriés à Paris.
Au début de son installation
à Paris, il a monté un atelier de peinture sur porcelaine avec son cousin Alain
dont c'était le métier. Iona faisait les démarches de vente en même temps
qu'elle enseignait l'anglais. Les porcelaines ne se vendant pas très bien, ils
ont monté un autre atelier pour fabriquer des objets de décoration qui a
prospéré. Ils ont pu prendre un grand atelier rue Debeyllème, dans un très bel
hôtel ancien. Cet atelier est devenu une galerie de peinture comme beaucoup
d'endroits dans le Marais.
J'avais besoin d'argent, je
faisais des travaux pour lui avec un couple d'espagnols que j'avais hébergé
sous les toits d'une maison de la rue Pavée, à côté d'une très belle synagogue
construite par un architecte très fameux, Guiomard.
Je pense que cet architecte a
dessiné aussi les entrées du métropolitain parisien.
J'habitais une chambre de bonne sans eau, sans confort.
Il y avait un petit robinet d'eau à l'étage au-dessous, je ne me rappelle pas
où étaient les toilettes.
Nous avons aménagé une autre
chambre sous les combles pour ce couple d'espagnols.
Le travail que Dadou nous a
demandé de faire, était de vider des cuves d'acide. Ce rez-de-chaussée avait
été un atelier de dorure, les cuves d'acide servaient à plonger les objets.
Nous avons été complètement inconscients car nous avons vidé le contenu
dangereux de ces cuves dans les canalisations. Ce n'est qu'après avoir terminé toutes
les vidanges de ces cuves que nous avons compris notre inconscience et les
dangers que nous avions peut-être fait subir aux éboueurs.
Il y avait, au premier étage
de cet hôtel particulier, qui avait été la résidence de Madame de Maintenon, un
magnifique espace qui était loué par un antiquaire qui fournissait les décors
pour le cinéma.
Dans nos rencontres dans la
cour, nous avons sympathisé avec cet antiquaire. Il m'apprit qu'il cherchait à
vendre son bail. Je me suis empressé de transmettre cette information à Dadou
qui a repris le bail pour agrandir son atelier.
Il a transformé cet atelier
ultérieurement en appartement immense.
J’ai organisé dans son salon
des concerts de musique iranienne.
Chaque jour, nous avions
l'habitude de nous rencontrer vers midi dans un café proche du jardin du
Luxembourg « Le Petit Suisse ». Le soir la rencontre était à Montparnasse,
soit au café « Le Sélect » soit à « La Coupole », les deux grands
cafés où les artistes passaient leurs soirées.
Nous étions un petit groupe,
en majorité des tunisiens. Mon ami Sidi Lamine Diarra, malien, poète et acteur,
était aussi parmi nous.
La présence de Dadou avec
son rire éclatant et son discours clair et profond, le verbe de Sidi, l’ironie
de Loulou, rendaient ces soirées chaleureuses éclatantes de rires.
J'étais heureux, mais je
restais toujours silencieux dans ce groupe. Longtemps, je n’ai pu parler qu’en tête
à tête. Cela a continué jusqu’à ces dernières années.
J’essaye de me souvenir des
noms des personnes qui venaient assez régulièrement dans ce petit groupe.
Je sens que je pourrais te
raconter mille et une histoires de cette période.
J'avais à cette époque, une
« deux chevaux » ou une « quatre chevaux ». J’étais déjà
professeur de guitare.
Mon salaire me permettait de
vivre, d'aider Sidi et Loulou. Dadou aussi les aidait beaucoup financièrement.
Ils sont devenus mes trois
grands amis après le départ d'André Hajdu en Israël.
Ils étaient très différents,
j'avais avec chacun d'eux une relation, une écoute et une parole différentes,
quand je pouvais parler.
Dadou m'a toujours aidé par
sa présence. Dans mes moments de crise dépressive, je pouvais me réfugier chez
lui.
Son accueil et sa présence
souvent silencieuse calmaient mes dépressions et mes idées de néant.
Dans mes périodes hautes (le
« high » de la bipolarité), j'étais d'une vitalité et d'une énergie
créatrices, épuisantes pour Dadou et d'autres amis.
Dadou a toujours été
admirable pour moi dans son accueil. Son attitude était d'une justesse parfaite
et instinctive.
Beaucoup de connivence et de
compréhension. Elles se sont renforcées au fil des années. Sa parole
m'éclairait et me questionnait. Jusqu'en février nous avons pu parler d'une
manière intense et profonde en riant d'un rire qui sonnait comme du cristal.
Hier, j'ai demandé à
Violette de prendre la main de Dadou et de lui dire au revoir de ma part.
Elle m'a écrit qu'elle l’avait
fait. Il lui a semblé que Dadou a montré de la joie. Ce matin quand j'ai
téléphoné, Violette m'a dit que Sylvie aussi, lui avait dit au revoir de ma
part.
Je ne pouvais supporter
l'idée de ne pas lui dire ou faire dire mon affection et mon admiration pour
lui.
Demander à Violette de lui
prendre la main et de lui dire au revoir m'a semblé la plus belle manière de le
saluer.
Un toucher et une parole.
AnneAnne,
Je pense à toi.
Je t'enverrai des photos mais je cherche avec quel
programme je peux les envoyer, sachant que tu ne te sers pas de « Google Drive ».
À tout à l'heure.
Ychaï
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