dimanche 19 juin 2016

15 mai 2014 Roger


Jérusalem le quinze mai deux mil quatorze à vingt heures cinquante trois.

Anneanne
Anne, 

T'écrire que je pense à toi !
Prendre le silence et souffler avec un murmure pour que cette petite vibration chatouille ton oreille.

Roger a reçu un massage extraordinaire pour son épaule gauche qui le faisait souffrir depuis des mois.
Un massage, donné par Ronit, une bénévole du centre Yuri Stern, qui ne l'avait pas encore soigné, un massage thaïlandais mélangé à du shiatsu, massage de tout le corps qui a duré une heure, pressions avec les pouces, toutes sortes de manipulations, qui ont fait qu’il s’est relevé sans aucune douleur à son épaule gauche. Il était rentré dans un état paradisiaque.
Imaginer le Paradis comme un lieu sans douleurs.
Cela faisait quelques mois qu’il se faisait soigner, les résultats avec Ronit ont dépassé ses espérances.
Ronit a une application et un sérieux. Ce qui a provoqué, avec les pressions des pouces et les manipulations, la disparition de la plupart des contractions.

J'ai passé plus d'une heure à mettre dans des feuilles de plastique, qui iront dans des classeurs, les lettres et les papiers que me permettent de préciser les dates et les écoles où j'ai enseigné.
Je me sens devenir archiviste.
J'ai agrandi le tableau de la chronologie. Cela me rend heureux.
Le tableau se construit avec le travail d'archives comme un puzzle. Toutes les petites pièces sont étalées sur ma table.
Chaque papier, chaque feuille de paye, chaque reçu, chaque photocopie de mes renvois, de mon livret militaire, de mes impôts, me donne des dates et me rappellent des itinéraires, des adresses et des noms oubliés.
Un travail d'archéologue grattant et essuyant la poussière de ses petites pierres, que sont les petits papiers à relire pour écrire mon récit.   
J'ai passé aujourd'hui plus de temps que d’habitude au studio. Je suis parti pour mon rendez-vous du jeudi chez Tali.
J'ai commencé à préparer les peintures pour finir les dix premiers panneaux. Ils ont déjà une forme, trois mètres soixante de long sur deux mètres vingt de hauteur.
Ce n'est que le début de mon projet. Je peux commencer à peindre après toutes ces semaines de préparation, de collage, et de désespoir.
Un des murs dans le salon du studio sera suffisant pour les exposer et les voir. Pour avoir une continuité, je devrai enlever au fur et à mesure les premiers panneaux et ajouter la suite sur le mur.  
Comme je ne sais pas quand je vais m’arrêter, je ne peux te dire la longueur finale de cette peinture. Des impressions de bleu qui passeront par le vert et peu à peu à l'orange, par le jaune, le rouge…
J'attends le vidéaste qui viendra d'Amsterdam pour filmer un grand collage que j’ai réalisé, il y a vingt ans. Ce sera la deuxième fois qu'il sera exposé.
Je l'avais appelé « Totalité et Infini » en hommage à E. Levinas, mais je ne suis pas sûr de garder ce titre.
Est-ce que je n’ai pas déjà écrit cela ?
Le bleu, c'est le fil de la couleur qui revient souvent dans mes peintures, le jaune un peu aussi. Le bleu de la mer et du ciel du Cap Falcon, devant lequel je restais immobile à contempler jusqu'au bout de mes forces.
Je restais fasciné par la lumière jaune de l'ampoule de la lampe posée sur ma table d'écolier. Au lieu de faire mes devoirs d'écolier, je fixais cette ampoule longuement pour m'éblouir.

Je retrouve dans ces fouilles que je fais sans aucune nostalgie, la fureur de cet enfant que j'étais.
Mon mécano, étant le numéro inférieur à celui de mon frère, dans mon imagination il était supérieur. J’étais jaloux de son mécano, cherchant à terminer la construction de la pièce que je montais en lui volant des pièces manquantes.
J'avalais ma colère en m'allongeant sur le grand balcon de l'appartement pour me faire brûler par le soleil.
Un balcon de cent mètres de long et d’un mètre de large, sur lequel j'ai accompli des exploits et des prouesses que, seul un enfant désespéré et en demande d'amour peut faire, inconscient de la mort.

AnneAnne,

Je te souhaite une bonne nuit.


Ychaï

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