Jérusalem le vingt quatre mai deux mil
quatorze à dix sept heures, heure israélienne.
AnneAnne,
Penser à toi, c'est écouter en moi,
traduire en musique tes courriels. Chaque fois entendre de nouvelles mélodies
et de nouvelles harmonisations. Approfondir le sens par le son. Celui – ci laisse
une trace émotive, l’accueil ainsi est mémorisable par son affect.
Violette a
téléphoné vers midi, pour m'annoncer le décès de Dadou à trois heures du matin.
L'heure à laquelle je m'étais réveillé.
J'ai depuis mon dernier courriel, des
images qui surgissent, viennent, et ne m'ont pas quitté.
Des petites
images qui révèlent la délicatesse de mon ami.
J'allais
souvent le visiter, dans son atelier de peinture de porcelaine. Voyant sa
manière de peindre, j'étais en admiration, devant la grâce de ses mouvements.
Il n'avait jamais appris à peindre, et avec un don naturel, trouvait des gestes
qui provoquaient mon étonnement.
Un peu plus
tard, dans son nouvel atelier, l’appartement de Madame de Maintenon, assis
devant son bureau, il posait sa cigarette gitane presque finie, la laissait se
consumer en la posant délicatement sur son filtre, comme une petite tour de la
religion Zoroastre. La fumée s’échappait vers le ciel.
J'admirais ses
gestes qui étaient, dans toutes circonstances, d'une légèreté et d'une
efficacité magistrales.
Il avait un
détachement royal envers tous les travaux qu'il effectuait. Sa pensée était la
pensée d'un poète qui refusait de faire une œuvre pour faire de sa vie son
œuvre. Sa lumière et sa présence ont été pendant cinquante ans, avec mon affection
pour lui, n'ont jamais faibli. Elles se sont renforcées intensément.
Au fil des
années, jusqu’à sa mort, à chaque rencontre, notre affection l’un pour l’autre,
notre rapport, notre dialogue, sont devenus de plus en plus forts.
En parlant
avec Violette, après la mort de Dadou, je lui ai communiqué ma tristesse. Je lui
ai raconté comment la présence puissante de Dadou, au moment de mes crises
dépressives, pouvait me calmer et me réconforter.
Je sortais de
mes visites rue Debelleyme transformé et plein d'énergie.
Elle m'a dit comment Dadou m'aimait et avait
de la reconnaissance.
Violette m’a
raconté les paroles de Dadou : elle et Daniel devaient leur présence au
monde à notre amitié.
En effet,
Sylvie était l'amie de Frédérique et, revenant des Etats – Unis à la fin de ses
études, avait habité rue Pecquay.
J'ai relaté à
Violette nos dernières entrevues et nos dernières discussions. Dadou m'avait dit
qu'il avait pensé à l'euthanasie. Nous en avions discuté longuement.
Il est mort
dans son sommeil, Sylvie était à côté de lui.
André Hajdu,
arrivé à Paris le vendredi, ne l'a pas vu vivant, si j'ai bien compris
Violette.
La famille
était réunie dans la chambre d’hôpital autour du corps. André Hajdu m’a raconté
cet épisode.
Nous avons
continué à rire avec Dadou lors de mes présences à Paris et dans nos
conversations quand je l'appelais de Jérusalem. Notre rire étant éclatant et
frais. Je ne retrouve pas ce rire chez André Hajdu.
Je continue mes tableaux de chronologie,
je fouille, range et classe, lettres, factures, dossiers, et tous papiers qui
traînent ; ce puzzle se construit et s'affirme peu à peu.
AnneAnne,
J'imagine où tu peux être. Je sais que
c'est la campagne. C'est peut-être Pagnol, plutôt Giono. J'ai été souvent à
Manosque. Chémirani habite à Saint Maime, entre Volk et Forcalquier.
Comme t'envoyer la photo du grand
collage et les photos que tu désires ?
Je souffle en ouvrant grand les yeux, je
masse le bout mes doigts qui se sont engourdis.
Je passe beaucoup de temps à écouter
François Julien en position de scribe accroupi, non pas les jambes croisées,
mais assis sur un tabouret bas que Hedi avait acheté à Beit Lehem (la Maison du
Pain). Je ne pense pas voir le Pape en visite en Israël.
Mais, au lieu de penser au Pape, je
pense à toi et à ton amitié.
Ychaï
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