lundi 20 juin 2016

24 mai 2014 Roger

Jérusalem le vingt quatre mai deux mil quatorze à dix sept heures, heure israélienne.

AnneAnne,

Penser à toi, c'est écouter en moi, traduire en musique tes courriels. Chaque fois entendre de nouvelles mélodies et de nouvelles harmonisations. Approfondir le sens par le son. Celui – ci laisse une trace émotive, l’accueil ainsi est mémorisable par son affect.
Violette a téléphoné vers midi, pour m'annoncer le décès de Dadou à trois heures du matin. L'heure à laquelle je m'étais réveillé.
J'ai depuis mon dernier courriel, des images qui surgissent, viennent, et ne m'ont pas quitté.
Des petites images qui révèlent la délicatesse de mon ami.
J'allais souvent le visiter, dans son atelier de peinture de porcelaine. Voyant sa manière de peindre, j'étais en admiration, devant la grâce de ses mouvements. Il n'avait jamais appris à peindre, et avec un don naturel, trouvait des gestes qui provoquaient mon étonnement.
Un peu plus tard, dans son nouvel atelier, l’appartement de Madame de Maintenon, assis devant son bureau, il posait sa cigarette gitane presque finie, la laissait se consumer en la posant délicatement sur son filtre, comme une petite tour de la religion Zoroastre. La fumée s’échappait vers le ciel.
J'admirais ses gestes qui étaient, dans toutes circonstances, d'une légèreté et d'une efficacité magistrales.
Il avait un détachement royal envers tous les travaux qu'il effectuait. Sa pensée était la pensée d'un poète qui refusait de faire une œuvre pour faire de sa vie son œuvre. Sa lumière et sa présence ont été pendant cinquante ans, avec mon affection pour lui, n'ont jamais faibli. Elles se sont renforcées intensément.
Au fil des années, jusqu’à sa mort, à chaque rencontre, notre affection l’un pour l’autre, notre rapport, notre dialogue, sont devenus de plus en plus forts.
En parlant avec Violette, après la mort de Dadou, je lui ai communiqué ma tristesse. Je lui ai raconté comment la présence puissante de Dadou, au moment de mes crises dépressives, pouvait me calmer et me réconforter.
Je sortais de mes visites rue Debelleyme transformé et plein d'énergie.
 Elle m'a dit comment Dadou m'aimait et avait de la reconnaissance.
Violette m’a raconté les paroles de Dadou : elle et Daniel devaient leur présence au monde à notre amitié.
En effet, Sylvie était l'amie de Frédérique et, revenant des Etats – Unis à la fin de ses études, avait habité rue Pecquay.
J'ai relaté à Violette nos dernières entrevues et nos dernières discussions. Dadou m'avait dit qu'il avait pensé à l'euthanasie. Nous en avions discuté longuement.
Il est mort dans son sommeil, Sylvie était à côté de lui.
André Hajdu, arrivé à Paris le vendredi, ne l'a pas vu vivant, si j'ai bien compris Violette.
La famille était réunie dans la chambre d’hôpital autour du corps. André Hajdu m’a raconté cet épisode.
Nous avons continué à rire avec Dadou lors de mes présences à Paris et dans nos conversations quand je l'appelais de Jérusalem. Notre rire étant éclatant et frais. Je ne retrouve pas ce rire chez André Hajdu.
Je continue mes tableaux de chronologie, je fouille, range et classe, lettres, factures, dossiers, et tous papiers qui traînent ; ce puzzle se construit et s'affirme peu à peu.
AnneAnne,
J'imagine où tu peux être. Je sais que c'est la campagne. C'est peut-être Pagnol, plutôt Giono. J'ai été souvent à Manosque. Chémirani habite à Saint Maime, entre Volk et Forcalquier.
Comme t'envoyer la photo du grand collage et les photos que tu désires ?
Je souffle en ouvrant grand les yeux, je masse le bout mes doigts qui se sont engourdis.
Je passe beaucoup de temps à écouter François Julien en position de scribe accroupi, non pas les jambes croisées, mais assis sur un tabouret bas que Hedi avait acheté à Beit Lehem (la Maison du Pain). Je ne pense pas voir le Pape en visite en Israël.
Mais, au lieu de penser au Pape, je pense à toi et à ton amitié.

Ychaï



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