Jérusalem le trois juin deux mil quatorze à une heure quarante
cinq, heure israélienne.
AnneAnne,
J'ai sauté un petit laps de temps. J’ai été me coucher hier vers
dix sept heures avec l'intention de me lever après quelques heures de
récupération, pour t'écrire.
Ce n'est qu’après avoir passé minuit que j'ai réussi à me « ramasser »
pour fonctionner.
Ces derniers jours, des bouleversements physiques que
j’interprète comme une suite de « transformations silencieuses » (F. Julien).
Le voyage en Tunisie
Les vacances en Tunisie, quand cela a été possible,
étaient un rituel sacré pour les exilés tunisiens, français de Tunisie ou
protégés de la France.
Iona, la première épouse de Dadou, était française, Dadou
était un protégé français sans passeport.
Je reviens à ce voyage avec Loulou.
Nous avions planifié (Ha ! ha ! ha !) de
partir rejoindre Dadou et sa famille.
Nous étions allés directement à la « Goulette »,
résidence d'été des Nahmias. Une petite maison au bord de la plage.
Nous avions été logés sur le toit, dans la buanderie. La
buanderie est une pièce construite sur le toit des maisons. Elle sert, en
Afrique du nord, au lavage du linge. Dans le paysage français, elle peut être
comparée au lavoir. Ce lavoir que se trouvait dans les villes et villages, où
les dames se réunissaient pour battre le linge.
J'aimais beaucoup lire et regarder des images, et des
peintures de lavoir.
Nous dormions, allions nous baigner, mangions des «
complets poissons » dans les petites gargotes en planches tannées par le soleil
et les embruns, des planches le plus souvent récupérées sur la plage.
Le « complet poisson » est un des plats tunisiens qui a
envahi Paris, comme le couscous et la pizza.
Il consiste en un poisson grillé entouré
d’ « œufs sur le plat » en hébreu des « œufs en œils »
(cela me rappelle G. Bataille), des frites très jaunes, et des couleurs de
« salades tunisiennes », vert,
rouge, orange, le vert étant la couleur des piments très piquants.
La famille de Dadou était très accueillante et nombreuse.
Dadou était l’aîné des quatre enfants, deux sœurs et un petit frère.
Nous nous promenions souvent avec Dadou dans les cafés de
Tunis et ses environs. Nous aimions prendre le café au « Café des Nattes »
endroit connu maintenant du monde entier. M. Foucault s'était réfugié à Sidi
Bousaïd pour écrire un de ses livres.
Je ne me rappelle plus si j'avais emporté ma guitare. A
ma grande surprise, Dadou me proposa de donner un concert dans le
« Belvédère », un théâtre de verdure associé à un casino. Je devais
jouer en première partie, à la suite de danseuses de ventre et d'autres
attractions. Je me rappelle surtout les danseuses du ventre, car l'on m'avait
donné à partager leur loge. Je me chauffais les mains, entouré de femmes se
déshabillant et se maquillant avant de monter sur scène.
L'entrée de ce « Belvédère » m'avait étonné. Il
y avait des petites colonnes, faussement grecques, sur lesquelles étaient assis
des petits nègres habillés en page de Cour de l'époque de François Premier.
La pure décadence de la colonisation.
La deuxième partie était réservée à la vedette,
Jean-Claude Pascal, chanteur de variété réputé de cette époque, en résidence
souvent en Tunisie pour la liberté de goûts que l'on y trouvait.
L'endroit le plus convoité était Sidi Bou Saïd, où avait
résidé André durant son séjour de professeur en Tunisie, ainsi que beaucoup
d'autres artistes.
Nous avions fait ce voyage dans les années soixante-dix.
Ce concert avait enthousiasmé tout les amis de Dadou et
m'avait environné de gloire. Les amis de Dadou, qui étaient très critiques et
ironiques envers la culture et l'intellectualisme, avaient pourtant apprécié
mon programme de musique classique.
Janine, la sœur de Dadou, pleure en écoutant mon disque
des suites de J. S. Bach à deux guitares. Souvent, quand je la revois à Paris, me
parle de ce concert au « Belvédère ».
Dadou, passionné de musique, connaissait toutes le chansons
de Georges Brassens par cœur. Il était également un grand lecteur de Kafka et
de Nietzsche.
Il m'avait dit, il y a un an, que le plus terrible pour
lui, avec les traitements que l'on lui administrait, était de ne plus pouvoir
chanter, ni penser.
Je lui avais proposé, il y a quelques mois, de
m'enregistrer sur son « I phone » les chansons de Georges Brassens
pour que je puisse les entendre et les apprendre en écoutant sa voix.
Il n'a pas eu le temps.
As-tu reçu les photos de Dadou que je t'ai envoyées ?
Mes souvenirs pour ce voyage ne sont pas tous remontés à la
surface.
Je tente de garder dans une main le fil qui les réunit.
Je ne me rappelle plus comment s'est effectué le retour en
France.
Le nombre de fois que le nom de Dadou revient dans ces courriels
est nombreux.
Ecrire à l'infinitif pour ne pas avoir à répéter le
« je ».
AnneAnne,
Je continue mes tableaux de chronologie, la chambre salon
cuisine résidence bibliothèque salle de musique et aussi studio de peinture est
jonchée de classeurs laids dont les couvertures sont maculées de taches noires
et blanches faites par le fabricant. Ce projet avance, me permet de trouver
beaucoup de références qui sont comme des petits morceaux du puzzle. Pourquoi
croire que ce puzzle soit impossible à construire.
L'autre tableau fresque avance aussi. Hier, j'ai posé à terre
les panneaux presque finis, pour l'instant, trois rangées, cinq par rangée.
Huit mètres déjà sur deux mètres de haut.
Une rangée de ciel, une rangée d'humanité (principalement de
femmes), une rangée de mer.
Le début de cette fresque, bleu foncée, s'éclaircit vers le
jaune, l'orange, va vers le rouge et le marron.
Je ne connais pas les couleurs de la fin de cette fresque.
Je n'ai pas encore fait de photos ; si cela t'intéresse, dés que
je les ferai, je te les enverrai.
À bientôt,
Es-tu déjà repartie à la campagne ? Avec Salomé ?
Mes grandes amitiés, chaleureuses, rayonnantes, frissonnantes de
vibrations de ta présence et de ton amitié.
Ychaï.
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