Numéro trois du mois d'août deux mil
quatorze à neuf heures quarante cinq.
Mil neuf cent soixante huit pour Anne
Anne,
Quand tu as écrit, quand j'ai lu, je
n'ai pas entendu tes cris ; j'ai pensé à Simone Weill, son nom et son
image sont montés dans ma tête.
Ce n'est pas la bonne expression, mais
comme je veux te raconter comment s'est passé mon 1968, je ne cherche pas
la bonne expression. Tu peux apprécier mon manque de rigueur et
mes empressements (expression polie d'une pseudo explication
psychanalytique).
Est-ce qu'il faut un espace entre la fin
de la parenthèse et le point ?
En Mil neuf cent soixante huit, j'étais
en Hongrie car j'avais reçu une bourse d'études pour étudier la guitare et les
méthodes d'enseignements qui étaient, à mon avis, très en avance sur les
méthodes utilisées en France. J'étais déjà professeur de guitare classique dans
deux conservatoires municipaux de Paris (quelques heures dans le conservatoire
du 13ème arrondissement et du 5ème arrondissement).
J’avais beaucoup plus d'heures au conservatoire de Levallois-Perret, où j'ai
été titularisé très rapidement.
J'ai démissionné de tous mes postes en mil
neuf cent soixante dix neuf, l'année de la mort de mon père. La mort de mon
père m’avait complètement déstabilisé et je voulais prendre du recul pour faire
repartir ma vie.
En mil neuf cent quatre vingt, j'ai
passé presque un an à Marseille et Cassis.
J'ai habité successivement quelques mois
à Bandol dans la villa de Roger, le mari de Simone, la fille aînée de ma tante
Rolande, la sœur aînée de ma mère. Ensuite, j'ai loué un studio à Cassis avec
vue sur la mer. Je descendais souvent prendre un café sur le port où je me suis
fait des connaissances.
J'ai quelques lettres d'une de ces amies
qui m'a écrit quand je suis rentré à Paris. J'ai rencontré aussi une femme
professeur de littérature qui enseignait au Canada. J’avais rencontré cette
personne avec qui je pouvais parler de littérature, et qui m'a donné envie
d'émigrer dans ce pays.
Nous parlions beaucoup de Maurice
Blanchot, de ma rencontre avec Edmond Jabès, que j’avais rencontré dans le
colloque sur la culture judéo – espagnole organisé par le centre Pompidou.
J’avais donné pour ce colloque deux concerts avec Cécile Bon comme chanteuse et
un élève à la guitare en plus de moi – même. Le répertoire se composait de mes
arrangements sur des mélodies judéo – espagnoles.
Je la visitais souvent après qu'elle se
soit cassée la jambe en ratant une marche à la cinémathèque où j'allais
souvent.
C'est en l'aidant à se relever que j'ai
fait sa connaissance. Elle enseignait des auteurs que je vénérais et que je
vénère encore.
Je suis rentré à Marseille, loué une
chambre dans un sous-sol de l'avenue du Prado, que j'ai abandonnée très vite en
prétextant un contrat que je devais honorer à Paris pour participer à un film.
C'était une demi-vérité, car j'ai fait
un film (« La Naissance de l’Art ») en collaboration avec Pierre Masson
quelques années plus tard.
J'ai été payé mais le film n'a jamais
été tourné. La production se trouvait dans le onzième arrondissement dans un
quartier populaire que j'aime beaucoup et qui je crois, abrite les rencontres
les apéros de ANPR (« A Ne Pas Rater »).
J'arrive lentement ou espère arriver à l'histoire de l'année scolaire mil neuf cent soixante sept – soixante huit, passées à Budapest. J'ai habité, comme dans tous mes précédents voyages chez Zsuzsi et Miki, rue des Roses (Viragarok), dans un quartier résidentiel de villas. Miki avait hérité de la maison de son père. Son père encore vivant, habitait chez sa compagne, propriétaire d’une villa, dans la même rue que la villa de Miki.
J'habitais dans la chambre où le père et
la mère de Miki organisaient des séances de spiritisme. J’ai eu du mal à
m’habituer à dormir dans cette chambre car j’imaginais les esprits anciens que
le père de Miki convoquait à cette époque.
Guyri, le fils aîné de Miki, habite
maintenant cette villa depuis la mort de ses parents.
J'avais voulu avoir cette bourse d’étude
en Hongrie, non seulement pour étudier, mais surtout pour approfondir mes
relations avec les grands amis de André. Je voulais comprendre sur place le
mystère du talent d’André. André avait fait toutes ses études à Budapest
jusqu’à sa fuite en mil neuf cent cinquante six.
J'ai donc passé autant de temps à
accompagner l'errance et la nonchalance de Miki à gagner sa vie d'architecte
dans ce pays communiste où il souffrait beaucoup. Il avait inventé une
technique de photos en appliquant et en remplaçant les pixels photographiques
par des petits carreaux de céramiques de couleur. Avec son invention, il était
facile de réaliser des grandes fresques en céramique à partir de photos. Ces
fresques étaient ensuite appliquées sur les murs des cafés ou autres places,
selon les commandes. Nous passions beaucoup de temps dans les cafés, nous
visitions ses amis, poètes, écrivains, peintres, ses amies de cœur et ses
maîtresses. Miki et sa femme recevaient tous les soirs des amis. Hedi venait
souvent.
Quand Hedi a enfin reçu un passeport
(préciser la date), je l'ai hébergée quelque temps dans la chambre de
bonne, rue Pavée dans le troisième arrondissement, dans la maison à côté
de la célèbre synagogue construit par Guimard. Guimard, cet
architecte qui a aussi construit les entrées du métropolitain.
J'ai retrouvé Hedi à Jérusalem quand
elle a réussi à fuir avec sa mère et à s'installer en Israël.
Pendant cette année scolaire mil neuf
cent soixante sept – soixante huit, j'ai habité quelques mois « rue des
Roses » à Buda, j'ai ensuite déménagé à Pest, ayant eu des différents avec
Miki, car j'étais tombé amoureux de Pofi (Pofi est morte début deux mil quinze).
Pofi était une amie commune de Hedi et Zsuzsi. Pofi, Hedi et Lenke étaient des
amies qui s'étaient connues en faisant leurs études d'art. Elles étaient des
tapissières d'art. Hedi est morte en
Israël, il y a cinq ans. Lenke est morte dans un accident de voiture en Hongrie.
Lenke S. était venue habiter en France
après avoir reçu son passeport. Je l'ai accueillie à son arrivée, nous avons
habité ensemble quelques jours dans l'appartement de la mère de Dadou. Nous
avons, la première nuit, partagé le lit matrimonial des parents de Dadou. Nuit
merveilleuse perturbée par les punaises nombreuses. Celles – ci nous avaient
attaqués en représailles pour manifester leur présence et leur mécontentement.
Nous avons ensuite déménagé dans une
chambre de bonne, vingt six rue Poissonnière, pas très loin des anciennes
Halles de Paris.
André avait trouvé au deuxième étage un
appartement, grâce à lui j’ai pu louer cette chambre de bonne.
Nos amours ont duré presque un an. Je
voulais me marier avec Lenke, mais je me suis heurté à l'opposition de tous les
hongrois habitant Paris et Budapest.
Lenke est partie à Londres où elle a
vécue avec un anglais et a eu une fille de lui. Je ne me souviens pas si j'ai revu
Lenke depuis cette époque mil neuf cent soixante dix. Je suivais la vie de
Lenke car Hedi me racontait le chemin de Lenke. Elle était rentrée à Budapest
avec sa fille et vivait seule avec elle. Elle s'était séparée de son ami
anglais après quelque temps passé à Londres.
Je m'écarte du sujet que j’avais
initialement prévu, la Hongrie, car je m'aperçois que je suis revenu à
Paris.
Je termine en sautant momentanément mon
séjour à Budapest pour te raconter mon retour avec Miki, en Juin mil neuf cent
soixante huit.
J'avais voyagé avec ma « quatre
chevaux » que je voulais offrir à Miki. Dans cette espoir, à mon départ de
Paris, j'avais démonté une autre « quatre chevaux » achetée avant de
partir, pour avoir des pièces de rechange. Le don a été rendu impossible à
cause de la bureaucratie communiste, j'ai du rentrer en France avec cette « quatre
chevaux » qui avait été peinte entièrement avec les deux enfants de la
famille Erdely, Gyuri et Dani, ayant des dons artistiques hérités génétiquement
leurs parents et grands parents. Le père de Miki était artiste peintre.
Miki était juif mais Zsuzsi non.
Nous avons quitté la Hongrie ;
j'avais aménagé l'intérieur de la « quatre chevaux » de façon à
pouvoir y dormir. J’ai pris la direction de l'Autriche pour arriver en
Allemagne où Miki devait participer à une exposition d'art contemporain.
Quand nous sommes arrivés à Düsseldorf
(je ne me rappelle pas bien si c'était vraiment Düsseldorf ou une
autre ville), les artistes voyant ma voiture décorée, l'ont hissée sur un
podium devant l'entrée de l'exposition. A mon réveil, je m'étais endormi la
nuit après ce voyage très fatigant. J'étais seul à conduire.
Nous avions reçu une salle où Miki et
moi avions construit un mur au milieu de la salle que l'on nous avait attribué.
Ce mur symbolique était construit avec des briques, le ciment ayant été
remplacé par du miel. Le miel avait coulé par terre mais le mur tenait bon.
Le seul inconvénient était que les souliers des visiteurs emportaient le miel
dans toutes les salles de cette exposition.
Nous avions l'honneur d'être voisins
d'un artiste qui est devenu très célèbre dans le monde entier, Joseph Beus. Son
œuvre très fortement admirée était constituée de lancers de bâtons, un demi mètre
de manches à balai, entourés d'une boule de cire qu'il projetait dans un coin de
sa salle. Le résultat de sa performance avait formé un grand tas de ses bâtons
terminés par des boules de cire.
Nous sommes repartis emportant un grand succès,
que je n'ai pas compris. Malheureusement je n'ai pas fait de photos, n'étant
pas intéressé par la photographie et n'ayant pas d'appareil.
Après avoir repris la route, nous sommes
arrivés à la frontière, à Strasbourg, où il y avait une immense queue de
voitures. J'ai compris ensuite que cet amoncellement de voitures subissait le
contrôle hystérique des douaniers opposés à la révolution estudiantine.
Dans mon ignorance de l'actualité
politique. Je n'avais pas de radio dans la voiture. J’étais grisé, un peu
« high » du succès de notre happening, je n'ai pas attendu mon tour
de queue, ai doublé toute la file. Arrivé devant le poste frontière, nous
sommes restés six ou huit heures à subir des interrogatoires de la part des
douaniers de la police.
Je pense maintenant que ce fut ma
participation glorieuse à la révolution
Pendant tous les événements de cette
année, Miki avait manifesté beaucoup d'enthousiasme qu'il essayait de me
communiquer et que je ne comprenais pas, étant occupé à retranscrire la
biographie en français de Gurdgief par Oupenski, persuadé que ce livre
n'existait pas en France.
Chère,
AnneAnne, mes yeux se troublent et me font signe
que je dois arrêter cette histoire momentanément.
J'étais heureux de te lire, de te sentir
plus reposée et vaillante pour ce denier profond courriel.
Ainsi, avec toute une amitié vibrante,
j'espère que tu pourras sentir après avoir lu ce courriel.
Je prendrai des forces pour la
« poursuite, pour la suite ».
Ychaï
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