lundi 18 juillet 2016

23 août 2014 Roger 1

Numéro trois du mois d'août deux mil quatorze à neuf heures quarante cinq.

Mil neuf cent soixante huit pour Anne Anne,
Quand tu as écrit, quand j'ai lu, je n'ai pas entendu tes cris ; j'ai pensé à Simone Weill, son nom et son image sont montés dans ma tête.
Ce n'est pas la bonne expression, mais comme je veux te raconter comment s'est passé mon 1968, je ne cherche pas la bonne expression. Tu peux apprécier mon manque de rigueur et mes empressements (expression polie d'une pseudo explication psychanalytique).
Est-ce qu'il faut un espace entre la fin de la parenthèse et le point ?
En Mil neuf cent soixante huit, j'étais en Hongrie car j'avais reçu une bourse d'études pour étudier la guitare et les méthodes d'enseignements qui étaient, à mon avis, très en avance sur les méthodes utilisées en France. J'étais déjà professeur de guitare classique dans deux conservatoires municipaux de Paris (quelques heures dans le conservatoire du 13ème arrondissement et du 5ème arrondissement). J’avais beaucoup plus d'heures au conservatoire de Levallois-Perret, où j'ai été titularisé très rapidement.
J'ai démissionné de tous mes postes en mil neuf cent soixante dix neuf, l'année de la mort de mon père. La mort de mon père m’avait complètement déstabilisé et je voulais prendre du recul pour faire repartir ma vie.
En mil neuf cent quatre vingt, j'ai passé presque un an à Marseille et Cassis.
J'ai habité successivement quelques mois à Bandol dans la villa de Roger, le mari de Simone, la fille aînée de ma tante Rolande, la sœur aînée de ma mère. Ensuite, j'ai loué un studio à Cassis avec vue sur la mer. Je descendais souvent prendre un café sur le port où je me suis fait des connaissances.
J'ai quelques lettres d'une de ces amies qui m'a écrit quand je suis rentré à Paris. J'ai rencontré aussi une femme professeur de littérature qui enseignait au Canada. J’avais rencontré cette personne avec qui je pouvais parler de littérature, et qui m'a donné envie d'émigrer dans ce pays.
Nous parlions beaucoup de Maurice Blanchot, de ma rencontre avec Edmond Jabès, que j’avais rencontré dans le colloque sur la culture judéo – espagnole organisé par le centre Pompidou. J’avais donné pour ce colloque deux concerts avec Cécile Bon comme chanteuse et un élève à la guitare en plus de moi – même. Le répertoire se composait de mes arrangements sur des mélodies judéo – espagnoles.
Je la visitais souvent après qu'elle se soit cassée la jambe en ratant une marche à la cinémathèque où j'allais souvent.
C'est en l'aidant à se relever que j'ai fait sa connaissance. Elle enseignait des auteurs que je vénérais et que je vénère encore.
Je suis rentré à Marseille, loué une chambre dans un sous-sol de l'avenue du Prado, que j'ai abandonnée très vite en prétextant un contrat que je devais honorer à Paris pour participer à un film.
C'était une demi-vérité, car j'ai fait un film (« La Naissance de l’Art ») en collaboration avec Pierre Masson quelques années plus tard.
J'ai été payé mais le film n'a jamais été tourné. La production se trouvait dans le onzième arrondissement dans un quartier populaire que j'aime beaucoup et qui je crois, abrite les rencontres les apéros de ANPR (« A Ne Pas Rater »).

J'arrive lentement ou espère arriver à l'histoire de l'année scolaire mil neuf cent soixante sept – soixante huit, passées à Budapest. J'ai habité, comme dans tous mes précédents voyages chez Zsuzsi et Miki, rue des Roses (Viragarok), dans un quartier résidentiel de villas. Miki avait hérité de la maison de son père. Son père encore vivant, habitait chez sa compagne, propriétaire d’une villa, dans la même rue que la villa de Miki.
J'habitais dans la chambre où le père et la mère de Miki organisaient des séances de spiritisme. J’ai eu du mal à m’habituer à dormir dans cette chambre car j’imaginais les esprits anciens que le père de Miki convoquait à cette époque.
Guyri, le fils aîné de Miki, habite maintenant cette villa depuis la mort de ses parents.
J'avais voulu avoir cette bourse d’étude en Hongrie, non seulement pour étudier, mais surtout pour approfondir mes relations avec les grands amis de André. Je voulais comprendre sur place le mystère du talent d’André. André avait fait toutes ses études à Budapest jusqu’à sa fuite en mil neuf cent cinquante six.
J'ai donc passé autant de temps à accompagner l'errance et la nonchalance de Miki à gagner sa vie d'architecte dans ce pays communiste où il souffrait beaucoup. Il avait inventé une technique de photos en appliquant et en remplaçant les pixels photographiques par des petits carreaux de céramiques de couleur. Avec son invention, il était facile de réaliser des grandes fresques en céramique à partir de photos. Ces fresques étaient ensuite appliquées sur les murs des cafés ou autres places, selon les commandes. Nous passions beaucoup de temps dans les cafés, nous visitions ses amis, poètes, écrivains, peintres, ses amies de cœur et ses maîtresses. Miki et sa femme recevaient tous les soirs des amis. Hedi venait souvent.
Quand Hedi a enfin reçu un passeport (préciser la date), je l'ai hébergée quelque temps dans la chambre de bonne, rue Pavée dans le troisième arrondissement, dans la maison à côté de la célèbre synagogue construit par Guimard. Guimard, cet architecte qui a aussi construit les entrées du métropolitain. 
J'ai retrouvé Hedi à Jérusalem quand elle a réussi à fuir avec sa mère et à s'installer en Israël. 
Pendant cette année scolaire mil neuf cent soixante sept – soixante huit, j'ai habité quelques mois « rue des Roses » à Buda, j'ai ensuite déménagé à Pest, ayant eu des différents avec Miki, car j'étais tombé amoureux de Pofi (Pofi est morte début deux mil quinze). Pofi était une amie commune de Hedi et Zsuzsi. Pofi, Hedi et Lenke étaient des amies qui s'étaient connues en faisant leurs études d'art. Elles étaient des tapissières d'art.  Hedi est morte en Israël, il y a cinq ans. Lenke est morte dans un accident de voiture en Hongrie.
Lenke S. était venue habiter en France après avoir reçu son passeport. Je l'ai accueillie à son arrivée, nous avons habité ensemble quelques jours dans l'appartement de la mère de Dadou. Nous avons, la première nuit, partagé le lit matrimonial des parents de Dadou. Nuit merveilleuse perturbée par les punaises nombreuses. Celles – ci nous avaient attaqués en représailles pour manifester leur présence et leur mécontentement.
Nous avons ensuite déménagé dans une chambre de bonne, vingt six rue Poissonnière, pas très loin des anciennes Halles de Paris.
André avait trouvé au deuxième étage un appartement, grâce à lui j’ai pu louer cette chambre de bonne.
Nos amours ont duré presque un an. Je voulais me marier avec Lenke, mais je me suis heurté à l'opposition de tous les hongrois habitant Paris et Budapest.
Lenke est partie à Londres où elle a vécue avec un anglais et a eu une fille de lui. Je ne me souviens pas si j'ai revu Lenke depuis cette époque mil neuf cent soixante dix. Je suivais la vie de Lenke car Hedi me racontait le chemin de Lenke. Elle était rentrée à Budapest avec sa fille et  vivait seule avec elle. Elle s'était séparée de son ami anglais après quelque temps passé à Londres.
Je m'écarte du sujet que j’avais initialement prévu, la Hongrie, car je m'aperçois que je suis revenu à Paris.
Je termine en sautant momentanément mon séjour à Budapest pour te raconter mon retour avec Miki, en Juin mil neuf cent soixante huit.
J'avais voyagé avec ma « quatre chevaux » que je voulais offrir à Miki. Dans cette espoir, à mon départ de Paris, j'avais démonté une autre « quatre chevaux » achetée avant de partir, pour avoir des pièces de rechange. Le don a été rendu impossible à cause de la bureaucratie communiste, j'ai du rentrer en France avec cette « quatre chevaux » qui avait été peinte entièrement avec les deux enfants de la famille Erdely, Gyuri et Dani, ayant des dons artistiques hérités génétiquement leurs parents et grands parents. Le père de Miki était artiste peintre.
 Miki était juif mais Zsuzsi non.
Nous avons quitté la Hongrie ; j'avais aménagé l'intérieur de la « quatre chevaux » de façon à pouvoir y dormir. J’ai pris la direction de l'Autriche pour arriver en Allemagne où Miki devait participer à une exposition d'art contemporain.
Quand nous sommes arrivés à Düsseldorf (je ne me  rappelle pas bien si c'était vraiment Düsseldorf ou une autre ville), les artistes voyant ma voiture décorée, l'ont hissée sur un podium devant l'entrée de l'exposition. A mon réveil, je m'étais endormi la nuit après ce voyage très fatigant. J'étais seul à conduire.
Nous avions reçu une salle où Miki et moi avions construit un mur au milieu de la salle que l'on nous avait attribué. Ce mur symbolique était construit avec des briques, le ciment ayant été remplacé par du miel. Le miel avait coulé par terre mais le mur tenait bon. Le seul inconvénient était que les souliers des visiteurs emportaient le miel dans toutes les salles de cette exposition.
Nous avions l'honneur d'être voisins d'un artiste qui est devenu très célèbre dans le monde entier, Joseph Beus. Son œuvre très fortement admirée était constituée de lancers de bâtons, un demi mètre de manches à balai, entourés d'une boule de cire qu'il projetait dans un coin de sa salle. Le résultat de sa performance avait formé un grand tas de ses bâtons terminés par des boules de cire.
Nous sommes repartis emportant un grand succès, que je n'ai pas compris. Malheureusement je n'ai pas fait de photos, n'étant pas intéressé par la photographie et n'ayant pas d'appareil.
Après avoir repris la route, nous sommes arrivés à la frontière, à Strasbourg, où il y avait une immense queue de voitures. J'ai compris ensuite que cet amoncellement de voitures subissait le contrôle hystérique des douaniers opposés à la révolution estudiantine.
Dans mon ignorance de l'actualité politique. Je n'avais pas de radio dans la voiture. J’étais grisé, un peu « high » du succès de notre happening, je n'ai pas attendu mon tour de queue, ai doublé toute la file. Arrivé devant le poste frontière, nous sommes restés six ou huit heures à subir des interrogatoires de la part des douaniers de la police.
Je pense maintenant que ce fut ma participation glorieuse à la révolution
Pendant tous les événements de cette année, Miki avait manifesté beaucoup d'enthousiasme qu'il essayait de me communiquer et que je ne comprenais pas, étant occupé à retranscrire la biographie en français de Gurdgief par Oupenski, persuadé que ce livre n'existait pas en France.
Chère,
AnneAnne, mes yeux se troublent et me font signe que je dois arrêter cette histoire momentanément.
J'étais heureux de te lire, de te sentir plus reposée et vaillante pour ce denier profond courriel.
Ainsi, avec toute une amitié vibrante, j'espère que tu pourras sentir après avoir lu ce courriel.
Je prendrai des forces pour la « poursuite, pour la suite ».

Ychaï


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