Numéro dix sept du douze septembre deux mil quatorze.
Suite des suppressions
Jérusalem le douze septembre deux mil quatorze à treize heures
quarante cinq.
AnneAnne,
Je n'ai pas supprimé l'attente et l'espoir, ma disponibilité, le
travail de l’accueil, l'impatience, ma lecture rapide provoquée par un surplus
d'électricité dans mon cerveau (certifié par les neurosciences).
J'ai toujours attendu l'autre, une venue, suivi un fil et une
lumière que je voyais au bout du tunnel, attendu la révélation de l'amour et
l'amitié, l’inter dévoilement de nos êtres, de voir le sourire s'épanouir dans
le visage du passant que je croise.
J'ai supprimé non pas la mort, mais son idée, les tartes au citron
et la crème chantilly, mon amour du cirque et de la mer, la chaleur du sable
sous la plante de mes pieds (surtout le sable du cap Falcon), les huîtres, les
oursins, les moules frites, le gigot d'agneau préparé par Pierre M., les
sandwichs au jambon beurre accompagnés d'une tasse de chocolat sur le zinc d'un
café, les douches à l'eau chaude, la croyance aux médecins et aux voyantes.
Cette croyance en la toute puissance des médecins et la vénération
pour ces gens qui avaient pris la place de D.ieu dans la génération de mes
parents.
Je n'ai pas supprimé la fatigue et les maladies dépressives, les
coups que je me donne contre les coins de table en allant trop vite, la crème
brûlée et la marche dans les rues le soir, la chaussette remplie de gros sel
brûlant pour soigner mes angines, le rêve et le rire, les plis de mes lèvres et
du coin de mes yeux quand je souris au bébé que je croise.
Je regarde les petits enfants que je croise dans les rues qui
répondent spontanément ouverts et curieux. Les adultes ne supportent pas mes
regards et détournent leur tête.
J'ai supprimé les ampoules avec à l'intérieur un coton qui brûle
que l'on plaçait sur mon dos je ne sais plus pourquoi, le langage négatif, mes
exploit d'acrobate au dessus du vide, l’obsession des jeux de flipper et de
baby foot, l'habitude de marcher les yeux sur mes souliers et de me ronger les
ongles.
Je n'ai pas supprimé les larmes, l'émotion, les chansons de
Georges Brassens et de Jacques Brel, mon amour de Mozart et de Baudelaire, la
fidélité à mes amis, le « toujours prêt » que j'ai appris aux scouts
israélites de France, l'angoisse de ne pas recevoir de réponse, la peur de
blesser par mes paroles et mes écrits, l'imagination et les suppositions
négatives quand je ne reçois pas de courriels de mes amis, la peur d'être
abandonné, les douleurs d'avoir été brûlé à vif à cause de mes amygdales, les
piqûres et les électrochocs, de bouger les jambes en étant assis et de
m'arracher les sourcils.
J'ai appris dernièrement que cette façon de faire relevait de
problèmes neurologiques.
Mon cousin Claude B. a aussi ce « toc », de remuer les jambes. J'ai aussi repris cette mauvaise
habitude après des années. Cette imitation proviendrait de l'action des
neurones miroirs.
J'ai supprimé les pensées de n'avoir pas été aimé par mes parents,
l'amertume de mes souvenirs, le sentiment d'avoir raté ma vie, du néant, de ma
condition d'être le deuxième enfant, entre mon frère aîné et ma sœur.
Depuis quelques temps et la lecture de F. Jullien, je suis heureux
de pratiquer « l'entre » et « l'écart », de me sentir comme
un papillon, de faire un peu de guitare, de percussion, écrire, de la peinture,
de la correspondance, de voir et de parler à des amies, d'avoir le projet de
commencer la danse de contact.
Je n'ai pas supprimé l'odeur du métropolitain parisien, ma
culpabilité, mes dettes à toutes les personnes qui m'ont aidé ou qui,
simplement ont été là, la peur de la foule et des supermarchés, surtout des
Prisunic, Monoprix, Mammouths, Carrefour, l'humidité des chambres de bonne où
j'ai habité, la queue dans les bureaux des administrations.
Ai-je quitté Paris à cause de la grisaille et du métropolitain, de
la tristesse des personnes qui prennent le métropolitain pour aller travailler
à six heures du matin.
D'avoir sauvé ma vie en ayant compris que j'avais besoin de soleil
pour clarifier ma tête.
D'avoir dans la descente, dans la chute de mon moi équilibriste
attrapé au dernier moment le fil, la corde. Avais-je su qu'il n'y a pas de
filet !
J'ai supprimé mes cheveux en me rasant la tête avec une tondeuse,
les courants d'air, le nez bouché en faisant des inhalations d'eau bouillante
avec quelques gouttes d'eucalyptus, l'usage des vêtements pas faits de lin ou
de coton, ces matières de plus en plus difficiles à trouver.
La conversion de toutes les habitudes qui empêchent de vivre et de
penser, d'être ouvert sans les barrières du langage et de l'éducation.
Jeter ses souliers et ses vêtements en rentrant dans son
appartement sans les ranger. Manger et dormir quand on en a envie, saluer les
personnes que l'on ne connaît pas, mettre une chaussette rouge au pied droit et
une chaussette verte au pied gauche.
Offrir des fleurs aux ramasseurs de poubelle et aux éboueurs.
Je n'ai pas supprimé l'idée d'apprendre l'alphabet et les tables
de multiplications, la langue hébraïque, la grammaire française, surtout les
accords des verbes qui se suivent,
L'idée de fabriquer mes produits de nettoyage avec du bicarbonate
de soude, de vivre en harmonie avec moi-même et de continuer à jouer de la
guitare et du zarb, instrument de percussion persan.
A comprendre le maniement des logiciels pour qu’Anne soit fière de
moi, à savoir faire une prise d'écran et de mises à jour, à savoir prendre un
billet d'avion électronique, lire les conditions pour ne pas payer deux fois, à
briser mes blocages devant les techniques sans perdre ma sensibilité, à écrire
sans faute pour exprimer le mieux possible la profondeur de mon amitié pour AnneAnne.
Ce nom qui ne
se veut pas symétrique, mais sonnant quand je l'écris comme une cloche d'un
clocher que j'imagine ou comme les bols tibétains avec lesquels nous aurions
joué ensemble si nous nous étions rencontré à Istanbul ou ailleurs.
Un courriel long, peut-être répétitif et ennuyeux mais dans
l'assurance et l'espoir de te faire sourire.
Ychaï.
-
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire