mardi 26 juillet 2016

12 septembre 2014 Roger 2

Numéro dix sept du douze septembre deux mil quatorze.

Suite des suppressions

Jérusalem le douze septembre deux mil quatorze à treize heures quarante cinq.
AnneAnne,
Je n'ai pas supprimé l'attente et l'espoir, ma disponibilité, le travail de l’accueil, l'impatience, ma lecture rapide provoquée par un surplus d'électricité dans mon cerveau (certifié par les neurosciences).
J'ai toujours attendu l'autre, une venue, suivi un fil et une lumière que je voyais au bout du tunnel, attendu la révélation de l'amour et l'amitié, l’inter dévoilement de nos êtres, de voir le sourire s'épanouir dans le visage du passant que je croise.
J'ai supprimé non pas la mort, mais son idée, les tartes au citron et la crème chantilly, mon amour du cirque et de la mer, la chaleur du sable sous la plante de mes pieds (surtout le sable du cap Falcon), les huîtres, les oursins, les moules frites, le gigot d'agneau préparé par Pierre M., les sandwichs au jambon beurre accompagnés d'une tasse de chocolat sur le zinc d'un café, les douches à l'eau chaude, la croyance aux médecins et aux voyantes.
Cette croyance en la toute puissance des médecins et la vénération pour ces gens qui avaient pris la place de D.ieu dans la génération de mes parents.
Je n'ai pas supprimé la fatigue et les maladies dépressives, les coups que je me donne contre les coins de table en allant trop vite, la crème brûlée et la marche dans les rues le soir, la chaussette remplie de gros sel brûlant pour soigner mes angines, le rêve et le rire, les plis de mes lèvres et du coin de mes yeux quand je souris au bébé que je croise.
Je regarde les petits enfants que je croise dans les rues qui répondent spontanément ouverts et curieux. Les adultes ne supportent pas mes regards et détournent leur tête.
J'ai supprimé les ampoules avec à l'intérieur un coton qui brûle que l'on plaçait sur mon dos je ne sais plus pourquoi, le langage négatif, mes exploit d'acrobate au dessus du vide, l’obsession des jeux de flipper et de baby foot, l'habitude de marcher les yeux sur mes souliers et de me ronger les ongles.
Je n'ai pas supprimé les larmes, l'émotion, les chansons de Georges Brassens et de Jacques Brel, mon amour de Mozart et de Baudelaire, la fidélité à mes amis, le « toujours prêt » que j'ai appris aux scouts israélites de France, l'angoisse de ne pas recevoir de réponse, la peur de blesser par mes paroles et mes écrits, l'imagination et les suppositions négatives quand je ne reçois pas de courriels de mes amis, la peur d'être abandonné, les douleurs d'avoir été brûlé à vif à cause de mes amygdales, les piqûres et les électrochocs, de bouger les jambes en étant assis et de m'arracher les sourcils.
J'ai appris dernièrement que cette façon de faire relevait de problèmes neurologiques.
Mon cousin Claude B. a aussi ce « toc », de remuer les jambes. J'ai aussi repris cette mauvaise habitude après des années. Cette imitation proviendrait de l'action des neurones miroirs.
J'ai supprimé les pensées de n'avoir pas été aimé par mes parents, l'amertume de mes souvenirs, le sentiment d'avoir raté ma vie, du néant, de ma condition d'être le deuxième enfant, entre mon frère aîné et ma sœur.
Depuis quelques temps et la lecture de F. Jullien, je suis heureux de pratiquer « l'entre » et « l'écart », de me sentir comme un papillon, de faire un peu de guitare, de percussion, écrire, de la peinture, de la correspondance, de voir et de parler à des amies, d'avoir le projet de commencer la danse de contact.
Je n'ai pas supprimé l'odeur du métropolitain parisien, ma culpabilité, mes dettes à toutes les personnes qui m'ont aidé ou qui, simplement ont été là, la peur de la foule et des supermarchés, surtout des Prisunic, Monoprix, Mammouths, Carrefour, l'humidité des chambres de bonne où j'ai habité, la queue dans les bureaux des administrations.
Ai-je quitté Paris à cause de la grisaille et du métropolitain, de la tristesse des personnes qui prennent le métropolitain pour aller travailler à six heures du matin.
D'avoir sauvé ma vie en ayant compris que j'avais besoin de soleil pour clarifier ma tête.
D'avoir dans la descente, dans la chute de mon moi équilibriste attrapé au dernier moment le fil, la corde. Avais-je su qu'il n'y a pas de filet !
J'ai supprimé mes cheveux en me rasant la tête avec une tondeuse, les courants d'air, le nez bouché en faisant des inhalations d'eau bouillante avec quelques gouttes d'eucalyptus, l'usage des vêtements pas faits de lin ou de coton, ces matières de plus en plus difficiles à trouver.
La conversion de toutes les habitudes qui empêchent de vivre et de penser, d'être ouvert sans les barrières du langage et de l'éducation.
Jeter ses souliers et ses vêtements en rentrant dans son appartement sans les ranger. Manger et dormir quand on en a envie, saluer les personnes que l'on ne connaît pas, mettre une chaussette rouge au pied droit et une chaussette verte au pied gauche.
Offrir des fleurs aux ramasseurs de poubelle et aux éboueurs.
Je n'ai pas supprimé l'idée d'apprendre l'alphabet et les tables de multiplications, la langue hébraïque, la grammaire française, surtout les accords des verbes qui se suivent,
L'idée de fabriquer mes produits de nettoyage avec du bicarbonate de soude, de vivre en harmonie avec moi-même et de continuer à jouer de la guitare et du zarb, instrument de percussion persan.
A comprendre le maniement des logiciels pour qu’Anne soit fière de moi, à savoir faire une prise d'écran et de mises à jour, à savoir prendre un billet d'avion électronique, lire les conditions pour ne pas payer deux fois, à briser mes blocages devant les techniques sans perdre ma sensibilité, à écrire sans faute pour exprimer le mieux possible la profondeur de mon amitié pour AnneAnne.
Ce nom qui ne se veut pas symétrique, mais sonnant quand je l'écris comme une cloche d'un clocher que j'imagine ou comme les bols tibétains avec lesquels nous aurions joué ensemble si nous nous étions rencontré à Istanbul ou ailleurs.
Un courriel long, peut-être répétitif et ennuyeux mais dans l'assurance et l'espoir de te faire sourire.

Ychaï.
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