dimanche 31 juillet 2016

19 septembre 2014 Roger

Numéro vingt du dix neuf septembre deux mil quatorze.
Taper avec un seul doigt

Jérusalem, le dix neuf septembre deux mil quatorze à seize heures quinze.

AnneAnne,

J'espère que tu vas bien et que tu te donnes les soins nécessaires pour améliorer l’état de ton épaule.
Mes douleurs ont repris après avoir fait un mouvement qui n'a plu à mon épaule et m'oblige à écrire avec un seul doigt.

Cap Falcon.
Cap Falcon est une petite station, un petit village, avec des villas et des cabanons, un phare, quelques vignes, une petite plage de sable. Les maisons descendaient jusqu'au bord de la mer. Pour y accéder, se trouvaient des escaliers faciles à descendre mais très difficiles à remonter surtout aux heures du milieu de la journée.
Mes parents avaient loué pendant quelques années un très belle villa rose entoure d'un jardin où il n'y avait rien. Pas de fleurs ni de légumes jusqu'au moment où j'ai eu le désir de planter des radis qui sont devenus énormes et immangeables.
Cette villa était la première du village, très proche de la route, qui continuait sur d'autres très belles plages. Il fallait traverser quelques vignes avant d'y arriver et d'entrer dans « l'espace garage », un bout du jardin désert, pour garer la voiture (une « Versailles SIMCA »). J'ai appris à conduire cette voiture vers l’âge de treize ans dans ce petit espace en faisant démarrer la voiture avec une lime à ongles. Au début je ne faisais qu'avancer et reculer, car il n'y avait qu'un mètre devant la barrière et un mètre derrière.
Après quelques jours, je fus capable d'ouvrir la barrière et de conduire sur le sentier.
En principe, je me consacrais à cet apprentissage seul et aux heures de la sieste.
Cette petite route sentier descendait vers une cabane en bois où habitait un espagnol réfugié, venu s'installer seul après avoir fui le régime espagnol. Il vivotait de petite pêche et de réparations chez les vacanciers. Il venait chez nous faire des paellas immenses quand nous recevions de la famille. Je l'aimais beaucoup. J'étais heureux d'être avec lui et de partir sur sa barque pêcher les poissons qui devaient finir dans la poêle à frire. Il vivait là toute l'année et gardait les maisons. En haut de sentier qui rejoignait la route qui menait aux Andalouses, une bifurcation menait au phare. En allant vers la droite, la route des Andalouses tournant vers la gauche, cette avancée de rochers formait le cap.
C'était l'endroit pour la pêche avec mon père, au bout de cette avancée de rochers.
Je passais beaucoup de temps, des heures, dans l'eau, la plupart du temps seul. Je n'aimais pas rester sur le sable pour bronzer. Je partais me promener sur les rochers en attendant la dure remontée aux heures des repas. J'ai eu des aventures avec cette eau. La plus marquante fut d'avoir été pris dans un tourbillon où j'ai vu la mort, mais j'ai réussi à m'enfuir d'elle. Je n'ai rien raconté de cet épisode, par peur d'être privé de mes aventures avec l'eau.
La plupart du temps, ma mère conduisait quand nous partions d'Oran pour les vacances.
Ma mère, pionnière et parmi les premières femmes qui conduisaient à cette époque, était très tendue au volant. Je me tenais à l'arrière droit de la voiture, le côté avec la vue sur la mer. Je n'étais pas rassuré car la route bordait une falaise. Le moment où j'avais le plus peur était le grand tournant après Mers el Kabîr. Un tournant immense qui tournait pendant longtemps et où je me voyais tomber en observant les crispations de ma mère agrippée très fort au volant. Je pensais que si elle s'y agrippait si fort, c'était pour éviter la chute.
Nous passions les quatre mois des grandes vacances dans la villa. En Algérie nous avions quatre mois, la chaleur ne permettant pas de rester dans les écoles.
Ce sont les périodes où j'avais l'impression d'être plus heureux et plus libre.
Mon père nous rejoignait le soir après la fermeture du magasin.
J'ai d'autres aventures à raconter de ces séjours au Cap Falcon.
J'étais le petit garçon, seul dans la mer, regardant l'horizon, imaginant l'odeur de la liberté. La liberté de mes explorations dans les rochers, les vignes et le sable. J'avais l'impression de vivre dans une immensité qui, en réalité, n'était grande que de quelques kilomètres carrés. Mon imagination transformait un bout de terre en totalité du monde. Désert, mer, montagne, horizon, et le savoir que de l'autre côté, la France se trouvait, avec tous mes rêves de culture et de liberté.
Une petite digression historique:
Ma mère avait fait des études de théâtre. Elle avait rencontré dans ce cours une jeune femme qui plus tard deviendrait la femme de Camus.



AnneAnne,
Mon doigt de la main droite est fatigué. Je vais me reposer. Il a fallu du temps pour écrire, mais j'avais envie depuis deux jours de raconter l'histoire de la villa du Cap Falcon. Cap Falcon était aussi le nom qui était écrit sur les boites de sardines.
Bastos, le nom des cigarettes fabriqué en Algérie. Cela est une association d'idées et non la suite de l'histoire.
A bientôt, mon amitié fraîche, aujourd'hui avec le parfum du sel de la mer.
Ychaï.


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