Cher Ychaï
Malgré ce qui se passe, horrible, plusieurs fois par jour
j'entends Luc qui capte sur Internet des témoignages recueillis dans la bande
de Gaza, et ainsi se sème de génération en génération, germant dans la douleur
et le sang, la haine qui habitera à jamais ces vies détruites. Quand aux
« faucons israéliens », ils ne parlent et n'écoutent que leur langage
et sont sourds au reste du monde. Je ne peux plus rêver à une paix respectueuse
possible. Depuis 30 ans, des deux côtés, j'en ai vu tellement défiler. Les
palestiniens, le peuple, sont aussi otages de politiciens avides de pouvoir qui
se gagne dans la violence : « regardez ce qu'a fait Israël, on va
répondre du tac au tac ». Comme dans toutes les guerres c'est pas eux qui
vont faire les attentats suicides, et ils sont à l'abri des frappes. Quand par
malheur ils sont repérés et bombardés cela fait des super héros à venger.
Je t'ai dit j'ai une empathie pour le peuple d’Israël, les
quelques rescapés encore vivants de la Shoah, leur descendants, ceux qui ont
fuit l'antisémitisme actuel.
Mais je ne comprends pas qu'un peuple se réclamant de la Shoah
pour justifier Israël, les colonies, le grignotage de la Palestine, le mur, les
bombardements des civils, ne prenne pas conscience qu'on ne peut reproduire
envers un autre peuple, ce que l'on a soit même vécu. Bon j'ai l'impression de
remuer le couteau dans la plaie.
Refermons cette triste parenthèse.
Chère Anne et bien sûr AnneAnne,
J'ai copié collé ton courriel, pour, non pas répondre à ce
premier paragraphe, mais pour écrire mon acquiescement total et une
terrible douleur.
Je ne comprends pas non plus et souffre en silence, heurté par
le tumulte des voix et des positions et justifications.
Je préfère t'écrire et aller au studio en continuant les travaux
que j'ai entrepris.
Je suis là parce que je ne sais plus où aller et qu'il a fallu
prendre une décision.
Je suis là parce que j'ai encore un endroit pour peindre et
louer un petit appartement pour dormir, écrire et écouter. Ce que je n'avais
plus à Paris.
Les derniers mois de mon séjour à Paris, je dormais souvent sur
les bancs publics.
Je suis là parce que je pensais mourir à cause de ma maladie
dépressive et que je n'avais plus rien à quoi m’accrocher. Je suis ici parce je
poursuis un écho, un son depuis l'enfance.
Je voudrais préciser que « le peuple israélien » se
sert de la Shoah, l'idéologie sioniste se définissait déjà avant le terrible
événement de la Shoah.
L'éducation sioniste a amalgamé certains faits d'histoire pour
justifier la nécessité d'une terre.
Avant la Palestine, il y avait l'état ottoman et les anglais.
La défense de la terre et le nationalisme « sioniste »
(je ne suis pas là) ont labouré les esprits pendant des dizaines d'années et
ont fabriqués des israéliens qui se sont éloignés de valeurs qui avaient permis
aux juifs de survivre sans terre.
Il y a aussi un amalgame qui a été fait en dehors de ce pays,
depuis des années entre le juif et l’israélien.
Je ne veux pas poursuivre sur ce terrain et mes explications ne
servent à rien pour empêcher ce qui se passe.
Je ne suis pas pour la terre, ni pour le nationalisme. Il y a
d'autres gens comme moi dans ce pays et même des très religieux, les Nétouré
Carta, qui ne pensent pas la terre.
Je voudrais encore préciser certains points amorcés dans des
précédents courriels, sur mes positions ou absences de position et sur le fait
que j'ai choisi de vivre dans ce pays.
Je suis arrivé dans ce pays en 1981, après une forte dépression
causée par la mort de mon père en 1979. J’errais à Marseille et Cassis,
attendant un signe pour savoir où je devais émigrer.
Dans cette période, je me posais beaucoup de questions, sur mon
identité, sur la relation de l'écrit et de l'oral.
Après avoir pensé immigrer au Canada, ne parlant pas bien
d'autres langues, ma langue maternelle étant le français (que je ne pense pas
bien connaître), le hasard d'une rencontre et la présence de ma sœur, d’André
et de Hedi ont orienté mon choix sur Jérusalem. Ce choix était lié par mes
recherches sur mon éventuelle identité judéo espagnole. J'avais formé un groupe
dont le répertoire se composait de mes arrangements de chansons anciennes judéo
espagnoles.
Je raconte et raconterai les fils qui ont forgé mon départ.
Des fils, des amitiés, que je voulais dénouer, ayant eu
l'intuition que mon séjour à Paris était mortifère.
Un séjour en France en train de s'achever, ne voulant pas après
la mort de mon père vivre à Paris, ayant peur de la relation avec ma mère
veuve.
J'avais cessé l'enseignement, ayant fait l'erreur de considérer
mes derniers élèves comme les enfants que je n'ai pas eus.
L'autre erreur était d'avoir voulu me marier avec Messodie. Mon
père était à l’hôpital et pensant qu'il allait mourir, je voulais lui montrer
que je pouvais me marier.
Messodie était la sœur de David, marocain intellectuel et
sculpteur revenu d'un kibboutz et enseignant l'hébreu et la pensée juive dans
une école catholique.
J'avais connu David par l'intermédiaire de Guy, le mari de
Nicole, une voisine qui habitait au deuxième étage de la maison de la rue
Pélissier à Oran, en Algérie.
J'avais eu des problèmes avec Loulou avec qui je ne parlais plus
et je ne supportais plus les autres amis.
Dadou était le seul ami avec Sidi avec qui je n'avais pas
d'angoisse.
Je rappelle que mon père était de gauche et franc-maçon. Mes
parents ne parlaient pas politique avec nous et ne nous ont pas expliqué ni le
judaïsme, ni la politique, ni nos ascendants. Mon père, orphelin de père et de
mère, a été éduqué par son frère aîné. Ma mère était orpheline de son père mort
en 1914 à Verdun.
J'ai appris difficilement ces derniers temps à comprendre un peu
la politique et l'histoire de ce pays. Pendant toutes ces années, n'ayant pas
pu apprendre l'hébreu, je n'ai rien compris à ce qui se passait dans
l'actualité et je ne savais pas qui était au gouvernement.
Je ne faisais pas beaucoup d'efforts pour comprendre.
Cela s'est un tout petit peu amélioré.
J'ai vécu « à côté », ici, comme en Algérie et en
France, ainsi que dans tous les pays où j'ai pu me trouver.
Je n'ai jamais appartenu à aucun parti ni à aucune association,
ne supportant pas les groupes, même en ayant essayé d'appartenir à la chorale
de l'église Saint Roch où j'ai fait un essai avec ma voix de ténor.
J’étais dans ma tête, dans mes fantasmes et rêves.
J'avais avec Dadou pris ma carte d'identité de citoyen du monde.
J'ai essayé de m'engager dans les directions que je croyais
bonnes, mais m'apercevant et sentant le malaise qui venait, je quittai le
chemin.
J'ai ainsi parcouru beaucoup de chemins à la recherche de…
Pour l'instant, j'arrête un peu sur ce sujet que je pourrai
continuer encore très longtemps.
Je fatigue, Chère Anne, je voudrais continuer plus tard,
Mes souhaits pour une bonne nuit.
Ychaï
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