dimanche 21 août 2016

9 octobre 2014 Roger 1

Jérusalem le neuf octobre deux mil quatorze à huit heures cinquante.

Numéro trente cinq du neuf octobre deux mil quatorze.

Voyage.

AnneAnne,
Je reçois ton courriel, une larme dans mon désert.
Des gouttes sont tombées hier soir à l'entrée de la Fête des Cabanes, mais l'orage n'a pas éclaté. J'ai pu rentrer sec, après ma visite ennuyante à Israël, mon ancien ami sculpteur.

La Tradition écrit que la pluie sur la cabane est une bénédiction.
Quand tu écris le bleu des bleus, j'imagine le bleu de ton ciel à la campagne.
Je voudrais te faire sourire avant mon départ dimanche, départ vers un autre désert.
Je serai à Marseille, ce dimanche, douze octobre deux mil quatorze. Je vole à neuf heures quarante cinq et j’atterris à treize heures trente.
Je serai chez ma cousine Denise, quelques jours,  jusqu'au moment où je ne pourrais plus supporter, son autoritarisme hystérique. Alors je partirai me reposer chez les Chem's à Saint-Maime deux ou trois jours.
Deux ou trois jours, ayant appris que, ce temps de séjour est le meilleur pour ne pas fatiguer les relations et l'hospitalité. Dans les deux ou trois jours chez Denise, la fille de ma tante Rolande, sœur  aînée de ma mère, j'irai voir Le Corbusier et visiterai les endroits de ton enfance, si tu me donnes l'adresse et les renseignements. Tu pourras ajouter le numéro de l'autobus, si c'est le même que celui que tu prenais pour aller à l'école, et dans la foulée, l'adresse de l'école et tout ce que tu voudrais que je visite.

Je ferai ces visites avec un enthousiasme sincère. Dans la sincérité et la joie de sortir des lettres (courriels), entrer dans la vision et aussi, me donner une nouvelle énergie dans mes errances marseillaises.
L'année dernière, l'année de la culture, je suis allé au Mucem et aux endroits nouveaux, rénovés de Marseille. 

Je voyage.
Mon numéro de téléphone en France est le 06 51 17 52 84 jusqu'au vingt octobre, date à laquelle il changera en 07 82 59 88 11. Ce dernier est celui d’un abonnement Free.com que j’ai pris. Le premier est le numéro d'une puce que Raphaël me passe quand je voyage en France.
Je serai à Paris jusqu'au six novembre. Je reviendrai à Marseille pour prendre l'avion le neuf.
Ma cousine Joëlle voudrait me voir. Elle habite la ville de Luxembourg. Elle veut m'envoyer un billet de train. J’hésite un peu car, pour parler de quelque chose, elle explique tous les détails, ce qui m’épuise.
Une des caractéristiques de mon état « bi » est une très grande quantité d'électricité dans mon cerveau qui provoque une compréhension fulgurante.
Si je me décide à surmonter ce handicap, je passerai deux jours au Luxembourg.
Joëlle, est la fille de ma cousine Hélyette, le deuxième enfant de ma tante Rolande.
Denise, la troisième, habite à côté. Hélyette passait son temps à sortir de chez elle.
Elles habitent sur le même palier. Hélyette passe son temps à sortir de chez elle pour se reposer de son mari entièrement dépendant d'elle à cause d'une maladie dégénérative du cerveau.
Hélyette est stressée pathologiquement, mais elle est ma cousine préférée depuis mon enfance.

Elle a aussi habité chez nous et a travaillé dans un autre magasin, « Florence ». Ma mère avait ouvert cette boutique de vêtements pour l'aider après son mariage, avec cet homme bête mais travailleur, sortant de la ferme dont ses parents étaient les propriétaires. Cette ferme était située à Ein-Kial, à cinquante kilomètres d'Oran.
Elle s'est mariée par angoisse, par peur de rester vieille fille.
Ma sœur aussi s'est mariée par angoisse en prenant pour mari un homme dégueulasse. Cela l'a conduite au suicide. Elle a attendu que ses enfants soient grands, supportant de longues années ce mariage pour préserver ses enfants.
Un peu plus loin, boulevard Rodochanaci, l’orthographe n'est pas exacte, habite l’aînée de mes cousines, Simone. Elle est courbée en deux à cause de l'âge et du manque de soins accordé à son corps. Elle s'occupe aussi de son mari, Roger, qui ne sort plus. Il a rendu la vie de Simone impossible.
Simone a habité chez mes parents à Oran pour finir ses études, le baccalauréat, diplôme non exploité socialement. Elle avait choisi un mariage névrotique.
Ayant été un enfant taquin, elle me poursuivait dans l'appartement avec une règle en bois.
L'appartement étant très grand, elle se fatiguait vite en cherchant à courir après moi.
C'est la seule de mes cousines habitant Marseille avec qui, il est possible d'avoir une conversation normale.
Son mari, Roger – ce qui m’a permis de le supporter parce qu’il porte le même nom que moi -,  coupe ma parole comme mon cousin germain Claude. J'ai du mettre soixante ans pour avoir la patience d'écouter leurs conneries sans être atteint.
Je ne supporte pas la castration de la parole.
Ne pas laisser l’autre continuer sa mélodie. Lui couper la parole.
J'aimais beaucoup ma tante Rolande. Cet amour pour elle me fait supporter jusqu'à présent leurs conversations.
Je continue mes relations avec eux par amour pour ma tante.
Enfant, je fantasmais une substitution, préférant ma tante à ma mère.
Elle est morte, il y a deux ans, à l'âge de presque cent ans.
Je ne me rappelle aucune date d'anniversaire, sauf celle de ma tante et de ma cousine Denise.
Je suis né le vingt six août, ma tante le vingt trois, Denise le vingt quatre.
Ma sœur s’appelait aussi Denise.
Donc, je voyage dimanche.
Je voudrais t'envoyer des « texto » (c’est gratuit chez Free, comme son nom l'indique) car j'aurai du mal à trouver des ordinateurs. Ces derniers temps, les cafés internet se font rares à cause des « I Phones ».
Hier soir, dans mon insomnie, j'ai pensé à me faire plaisir en achetant en France un « I Phone », tout en ayant peur de ma nullité informatique. Cela m'est venu à l'idée en croyant que cet appareil me donnerait de l'indépendance informatique.
Donc, je voyage dimanche. Je ne me suis pas préparé. Mon angoisse me fait attendre la derrière minute, croyant toujours que je ne partirai pas. Un aspect de ma maladie est de ne jamais prévoir, ayant la conviction que je ne me réveillerai pas de mon sommeil. Cette idée a entravé mon futur.
Je voyage dimanche.
Je suis triste de ton blues. Je voudrais pouvoir te distraire, effacer cette couleur de ton état.
Ces dernières années, le bleu était la couleur persistante de mes tableaux. Je suis passé au jaune de Naples. Ce jaune était la couleur préférée de Hedi. Elle est morte il y a quatre ans. Hedi était une grande amie depuis mon premier voyage en Hongrie. Elle m'a influencé, cette couleur apparaît aussi dans mes peintures.
Toulouse est-t-il loin de Marseille ?
Je pourrais regarder sur la carte mais je préfère préserver l'inconnu et rester dans l'ignorance.
Attendre l'éclairage et la lumière que tu envoies quand tu sortiras du bleu, accepter de rentrer dans le jaune, lumière et chaleur du soleil.
C’est aussi la couleur de l'éclat du rire.
J'ai fait encore une manœuvre très malheureuse. Voulant détruire un site inutilisé, j'ai effacé toute ma liste de Bookmarks et perdu ce répertoire construit depuis des années. Comme tu t'en doutes, je n'ai pas pu le récupérer. J'avais inclus les adresses que tu m'avais envoyées, celle du dictionnaire par exemple.
Ce courriel est long, chaotique, sans aucun style, difficile à suivre, mais est-ce nécessaire de suivre, pour t’empêcher de me répondre et ne pas fatiguer ton épaule ?
Je pense toujours à ce logiciel qui écrirait à ta place. Se mettre devant un microphone, parler, voir les lettres s'inscrire dans le courriel sans fatiguer l'épaule.
Je deviens de plus en plus dyslexique en écrit et en oral. J'ai diagnostiqué une aphasie qui n'a pas été confirmée.
J'ai cru que l'écriture en passant par le clavier, guérirait mon écriture manuscrite complètement illisible, au point que toutes les organisations officielles, pour me faire exister, me font signer plusieurs fois avant d'accepter d'honorer leurs papiers fascistes. En plus, dans la langue hébraïque où, seules les consonnes existent, mon prénom, Roger, est lu comme « ragea ». Le « g » ne se trouve pas dans la langue et le « e » peut être interprété « a ». « Roger » devient « Roza ». Pour mettre un sourire sur les employées des postes ou des banques, je dis que je suis en train de changer de sexe. Cette plaisanterie ne marche pas avec les hommes, les orientaux étant très fiers de leur virilité.


Je reviens à mon voyage…

Je ne voyage, depuis des années qu'en France, faisant le même circuit presque tout le temps.

Sauf, il y a quelques années, ayant rencontré une femme Vietnamienne sur un site internet, j'ai fait un voyage de trente heures en avion pour la rencontrer à Saigon. Une femme très gentille qui me prit de suite par le bras et me donna l'impression d'être aimé. Elle avait des enfants. J'ai compris que toute notre correspondance par courriels passait par sa fille. Sa fille commençait à être une actrice très renommée dans son pays. Sa mère ne parlant presque pas l’anglais, elle lui faisait comprendre les e – mails, et répondait dans un anglais plus compréhensible.
Voulant être le plus près de l'endroit où Thu habitait, je lui avais demandé de me prendre un hôtel près de chez elle. Je suis tombé dans un hôtel de passe. J'ai compris que c'était un hôtel de passe quand j'ai vu le lit entouré de grands miroirs. J'ai déménagé le lendemain matin dans un hôtel au centre ville. Tout le temps de mon séjour, Thu m’a promené en moto, le moyen plus courant de locomotion des villes vietnamiennes. Parmi ces motos, qui sont comme des nuées de moustiques autour d'un marécage, elle m'a fait visiter sa ville. Nuance de touristes et de couple amoureux. Nous sommes partis dans le centre du pays, après une nuit de train, main dans la main. Cette femme était toute attention pour moi. Nous sommes arrivés dans une ville merveilleuse où nous avons partagé une chambre d'hôtel.
J'ai senti ce que pouvait être un mariage heureux et aimant après mon échec avec C.
J'ai compris que l'amour ne passait pas le langage, sa fille n'étant pas là pour traduire la mauvaise langue anglaise que j'avais apprise dans mes différents postes de veilleur de nuit. Cette absence de compréhension mutuelle et de langue commune m'avait rendu impuissant.
En rentrant à Jérusalem, j'ai construit une théorie du langage. Je me suis intéressé au « parlêtre » de Jacques Lacan et à ses théories sur le rapport sexuel.
De retour à Saigon, j'ai avancé mon retour. J'avais senti l’impossibilité de me marier avec elle malgré sa gentillesse. La chaleur, la langue, étaient trop différentes de celles d’Israël. Je ne me sentais pas le courage de recommencer ma vie devant subir un autre apprentissage de pays et de langue.
Je suis en contact avec elle, quand, de façon très espacée, je regarde « Facebook ».
« Facebook » m’inonde de photos de sa famille. Sa fille, l’actrice, s'étant mariée, j'ai droit en plus à des photos de mariage, des photos de bébés, ainsi qu à tous les feuilletons où sa fille, célèbre maintenant, joue.
J'avais choisi de faire mes recherches vers « l'est le plus éloigné » - je m’aperçois dans cette relecture que cette expression vient de ma traduction de l’hébreu – « mizrah ha rahok -. Le Vietnam est le pays le plus pauvre du monde. Je pensais que vivre dans ce pays avec ma petite retraite me permettrait de supporter cette alliance avec dignité.

Je dois voyager. J'écrirai ce moment épique extrême oriental, doux, une autre fois.

Il est onze heures vingt. Je vais faire une pause.
J'envoie ce mail trop long et écrit comme un jeu de « mikado », ces baguettes que l'on fait tomber sur une table, qu'il faut extirper sans briser la masse.
Ceci pour que tu ne lises pas plus de trois pages et que tu ne répondes pas, la quantité des informations étant trop grande.
« Que », « qui », en grand nombre, « où », en nombre plus raisonnable.
La grammaire nulle, surtout les accords, la faiblesse et la pauvreté du vocabulaire…
Ne voir que la sincérité. 

AnneAnne,
L’origine du mot embrasser est : « prendre » dans ses bras. Il s'est transformé en France en bisous.
Quand j'embrasse ici, les gens sont choqués. Ils sont habitués à la manière américaine de se prendre dans les bras et de se donner de grandes claques sur le dos.

Je ne te donne pas de grandes claques dans le dos à cause de ton épaule.
Je préfère le contact, sentir la peau et le souffle. En hébreu, «  Nechama » veut dire «  âme » et « Nechima », « Souffle ».
Dans mes études pour comprendre le mot « âme », Alain de Ribera, professeur au Collège de France, dit que nous respirons le même air.
Le même air, est – ce le même souffle ?
Est – ce la même âme ?
Je ne suis pas encore arrivé au voyage, au mouvement.
Ychaï.
J'envoie quand même ce courriel fou.


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