Jérusalem le neuf
octobre deux mil quatorze à huit heures cinquante.
Numéro trente cinq
du neuf octobre deux mil quatorze.
Voyage.
AnneAnne,
Je reçois ton
courriel, une larme dans mon désert.
Des gouttes sont
tombées hier soir à l'entrée de la Fête des Cabanes, mais l'orage n'a pas
éclaté. J'ai pu rentrer sec, après ma visite ennuyante à Israël, mon
ancien ami sculpteur.
La Tradition écrit
que la pluie sur la cabane est une bénédiction.
Quand tu écris le
bleu des bleus, j'imagine le bleu de ton ciel à la campagne.
Je voudrais te
faire sourire avant mon départ dimanche, départ vers un autre désert.
Je serai à
Marseille, ce dimanche, douze octobre deux mil quatorze. Je vole à neuf heures
quarante cinq et j’atterris à treize heures trente.
Je serai chez ma
cousine Denise, quelques jours, jusqu'au
moment où je ne pourrais plus supporter, son autoritarisme hystérique.
Alors je partirai me reposer chez les Chem's à Saint-Maime deux ou trois jours.
Deux ou trois
jours, ayant appris que, ce temps de séjour est le meilleur pour ne pas
fatiguer les relations et l'hospitalité. Dans les deux ou trois jours chez
Denise, la fille de ma tante Rolande, sœur aînée de ma mère, j'irai
voir Le Corbusier et visiterai les endroits de ton enfance, si tu me donnes
l'adresse et les renseignements. Tu pourras ajouter le numéro de
l'autobus, si c'est le même que celui que tu prenais pour aller à l'école,
et dans la foulée, l'adresse de l'école et tout ce que tu voudrais que je
visite.
Je ferai ces
visites avec un enthousiasme sincère. Dans la sincérité et la joie de sortir
des lettres (courriels), entrer dans la vision et aussi, me donner une nouvelle
énergie dans mes errances marseillaises.
L'année dernière,
l'année de la culture, je suis allé au Mucem et aux endroits nouveaux, rénovés
de Marseille.
Je voyage.
Mon numéro de
téléphone en France est le 06 51 17 52 84 jusqu'au vingt octobre, date à
laquelle il changera en 07 82 59 88 11. Ce dernier est celui d’un
abonnement Free.com que j’ai pris. Le premier est le numéro d'une puce que
Raphaël me passe quand je voyage en France.
Je serai à Paris
jusqu'au six novembre. Je reviendrai à Marseille pour prendre l'avion le neuf.
Ma cousine Joëlle
voudrait me voir. Elle habite la ville de Luxembourg. Elle veut m'envoyer un
billet de train. J’hésite un peu car, pour parler de quelque chose, elle
explique tous les détails, ce qui m’épuise.
Une des
caractéristiques de mon état « bi » est une très grande quantité
d'électricité dans mon cerveau qui provoque une compréhension
fulgurante.
Si je me décide à
surmonter ce handicap, je passerai deux jours au Luxembourg.
Joëlle, est la
fille de ma cousine Hélyette, le deuxième enfant de ma tante Rolande.
Denise, la
troisième, habite à côté. Hélyette passait son temps à sortir de chez elle.
Elles habitent sur le même palier.
Hélyette passe son temps à sortir de chez elle pour se reposer de son mari
entièrement dépendant d'elle à cause d'une maladie dégénérative du cerveau.
Hélyette est
stressée pathologiquement, mais elle est ma cousine préférée depuis mon
enfance.
Elle a aussi habité chez nous et a travaillé dans un autre magasin, « Florence ». Ma mère avait ouvert cette boutique de vêtements pour l'aider après son mariage, avec cet homme bête mais travailleur, sortant de la ferme dont ses parents étaient les propriétaires. Cette ferme était située à Ein-Kial, à cinquante kilomètres d'Oran.
Elle s'est mariée
par angoisse, par peur de rester vieille fille.
Ma sœur aussi
s'est mariée par angoisse en prenant pour mari un homme dégueulasse. Cela l'a
conduite au suicide. Elle a attendu que ses enfants soient grands,
supportant de longues années ce mariage pour préserver ses enfants.
Un peu plus loin,
boulevard Rodochanaci, l’orthographe n'est pas exacte, habite l’aînée de mes
cousines, Simone. Elle est courbée en deux à cause de l'âge et du manque de
soins accordé à son corps. Elle s'occupe aussi de son mari, Roger, qui ne
sort plus. Il a rendu la vie de Simone impossible.
Simone a habité
chez mes parents à Oran pour finir ses études, le baccalauréat, diplôme non
exploité socialement. Elle avait choisi un mariage névrotique.
Ayant été un
enfant taquin, elle me poursuivait dans l'appartement avec une règle en bois.
L'appartement
étant très grand, elle se fatiguait vite en cherchant à courir après moi.
C'est la seule de
mes cousines habitant Marseille avec qui, il est possible d'avoir une
conversation normale.
Son mari, Roger –
ce qui m’a permis de le supporter parce qu’il porte le même nom que moi -, coupe ma parole comme mon cousin germain
Claude. J'ai du mettre soixante ans pour avoir la patience d'écouter leurs
conneries sans être atteint.
Je ne supporte pas
la castration de la parole.
Ne pas laisser
l’autre continuer sa mélodie. Lui couper la parole.
J'aimais beaucoup
ma tante Rolande. Cet amour pour elle me fait supporter jusqu'à présent leurs
conversations.
Je continue mes
relations avec eux par amour pour ma tante.
Enfant, je
fantasmais une substitution, préférant ma tante à ma mère.
Elle est morte, il
y a deux ans, à l'âge de presque cent ans.
Je ne me rappelle
aucune date d'anniversaire, sauf celle de ma tante et de ma cousine Denise.
Je suis né le
vingt six août, ma tante le vingt trois, Denise le vingt quatre.
Ma sœur s’appelait
aussi Denise.
Donc, je voyage dimanche.
Je voudrais
t'envoyer des « texto » (c’est gratuit chez Free, comme son nom
l'indique) car j'aurai du mal à trouver des ordinateurs. Ces derniers temps,
les cafés internet se font rares à cause des « I Phones ».
Hier soir, dans
mon insomnie, j'ai pensé à me faire plaisir en achetant en France un « I Phone »,
tout en ayant peur de ma nullité informatique. Cela m'est venu à l'idée en
croyant que cet appareil me donnerait de l'indépendance informatique.
Donc, je voyage
dimanche. Je ne me suis pas préparé. Mon angoisse me fait attendre la derrière
minute, croyant toujours que je ne partirai pas. Un aspect de ma maladie est de
ne jamais prévoir, ayant la conviction que je ne me réveillerai pas de mon
sommeil. Cette idée a entravé mon futur.
Je voyage
dimanche.
Je suis triste de
ton blues. Je voudrais pouvoir te distraire, effacer cette couleur de ton état.
Ces dernières
années, le bleu était la couleur persistante de mes tableaux. Je suis passé au
jaune de Naples. Ce jaune était la couleur préférée de Hedi. Elle est
morte il y a quatre ans. Hedi était une grande amie depuis mon premier
voyage en Hongrie. Elle m'a influencé, cette couleur apparaît aussi dans
mes peintures.
Toulouse est-t-il
loin de Marseille ?
Je pourrais
regarder sur la carte mais je préfère préserver l'inconnu et rester dans
l'ignorance.
Attendre
l'éclairage et la lumière que tu envoies quand tu sortiras du bleu, accepter de
rentrer dans le jaune, lumière et chaleur du soleil.
C’est aussi la
couleur de l'éclat du rire.
J'ai fait encore
une manœuvre très malheureuse. Voulant détruire un site inutilisé, j'ai effacé
toute ma liste de Bookmarks et perdu ce répertoire construit depuis des années.
Comme tu t'en doutes, je n'ai pas pu le récupérer. J'avais inclus les adresses
que tu m'avais envoyées, celle du dictionnaire par exemple.
Ce courriel est
long, chaotique, sans aucun style, difficile à suivre, mais est-ce nécessaire
de suivre, pour t’empêcher de me répondre et ne pas fatiguer ton épaule ?
Je pense toujours
à ce logiciel qui écrirait à ta place. Se mettre devant un microphone, parler, voir
les lettres s'inscrire dans le courriel sans fatiguer l'épaule.
Je deviens de plus
en plus dyslexique en écrit et en oral. J'ai diagnostiqué une aphasie qui n'a
pas été confirmée.
J'ai cru que l'écriture en passant par le clavier,
guérirait mon écriture manuscrite complètement illisible, au point que toutes
les organisations officielles, pour me faire exister, me font signer plusieurs
fois avant d'accepter d'honorer leurs papiers fascistes. En plus, dans la
langue hébraïque où, seules les consonnes existent, mon prénom, Roger, est lu
comme « ragea ». Le « g » ne se trouve pas dans la langue
et le « e » peut être interprété « a ». « Roger »
devient « Roza ». Pour mettre un sourire sur les employées des
postes ou des banques, je dis que je suis en train de changer de sexe.
Cette plaisanterie ne marche pas avec les hommes, les orientaux étant très
fiers de leur virilité.
Je reviens à mon
voyage…
Je ne voyage,
depuis des années qu'en France, faisant le même circuit presque tout le temps.
Sauf, il y a
quelques années, ayant rencontré une femme Vietnamienne sur un site internet, j'ai
fait un voyage de trente heures en avion pour la rencontrer à Saigon. Une femme
très gentille qui me prit de suite par le bras et me donna l'impression
d'être aimé. Elle avait des enfants. J'ai compris que toute notre
correspondance par courriels passait par sa fille. Sa fille commençait à être une
actrice très renommée dans son pays. Sa mère ne parlant presque pas l’anglais,
elle lui faisait comprendre les e – mails, et répondait dans un anglais plus
compréhensible.
Voulant être
le plus près de l'endroit où Thu habitait, je lui avais demandé de me prendre
un hôtel près de chez elle. Je suis tombé dans un hôtel de passe. J'ai compris
que c'était un hôtel de passe quand j'ai vu le lit entouré de grands miroirs.
J'ai déménagé le lendemain matin dans un hôtel au centre ville. Tout le temps
de mon séjour, Thu m’a promené en moto, le moyen plus courant de locomotion des
villes vietnamiennes. Parmi ces motos, qui sont comme des nuées de moustiques
autour d'un marécage, elle m'a fait visiter sa ville. Nuance de touristes et de
couple amoureux. Nous sommes partis dans le centre du pays, après une nuit de
train, main dans la main. Cette femme était toute attention pour moi. Nous
sommes arrivés dans une ville merveilleuse où nous avons partagé une chambre
d'hôtel.
J'ai senti ce que
pouvait être un mariage heureux et aimant après mon échec avec C.
J'ai compris que
l'amour ne passait pas le langage, sa fille n'étant pas là pour traduire la
mauvaise langue anglaise que j'avais apprise dans mes différents postes de
veilleur de nuit. Cette absence de compréhension mutuelle et de langue
commune m'avait rendu impuissant.
En rentrant à
Jérusalem, j'ai construit une théorie du langage. Je me suis intéressé au
« parlêtre » de Jacques Lacan et à ses théories sur le rapport
sexuel.
De retour à Saigon,
j'ai avancé mon retour. J'avais senti l’impossibilité de me marier avec elle
malgré sa gentillesse. La chaleur, la langue, étaient trop différentes de celles
d’Israël. Je ne me sentais pas le courage de recommencer ma vie devant subir un
autre apprentissage de pays et de langue.
Je suis en contact
avec elle, quand, de façon très espacée, je regarde « Facebook ».
« Facebook »
m’inonde de photos de sa famille. Sa fille, l’actrice, s'étant mariée, j'ai
droit en plus à des photos de mariage, des photos de bébés, ainsi qu à tous les
feuilletons où sa fille, célèbre maintenant, joue.
J'avais choisi de
faire mes recherches vers « l'est le plus éloigné » - je m’aperçois dans cette relecture que cette
expression vient de ma traduction de l’hébreu – « mizrah ha rahok -. Le
Vietnam est le pays le plus pauvre du monde. Je pensais que vivre dans ce pays
avec ma petite retraite me permettrait de supporter cette alliance avec
dignité.
Je dois voyager. J'écrirai
ce moment épique extrême oriental, doux, une autre fois.
J'envoie ce mail
trop long et écrit comme un jeu de « mikado », ces baguettes que l'on
fait tomber sur une table, qu'il faut extirper sans briser la masse.
Ceci pour que tu
ne lises pas plus de trois pages et que tu ne répondes pas, la quantité des
informations étant trop grande.
« Que »,
« qui », en grand nombre, « où », en nombre plus
raisonnable.
La grammaire nulle,
surtout les accords, la faiblesse et la pauvreté du vocabulaire…
Ne voir que la
sincérité.
AnneAnne,
L’origine du mot
embrasser est : « prendre » dans ses bras. Il s'est transformé en
France en bisous.
Quand j'embrasse
ici, les gens sont choqués. Ils sont habitués à la manière américaine de se
prendre dans les bras et de se donner de grandes claques sur le dos.
Je ne te donne pas
de grandes claques dans le dos à cause de ton épaule.
Je préfère le
contact, sentir la peau et le souffle. En hébreu, « Nechama » veut
dire « âme » et « Nechima », « Souffle ».
Dans mes études
pour comprendre le mot « âme », Alain de Ribera, professeur au
Collège de France, dit que nous respirons le même air.
Le même air, est –
ce le même souffle ?
Est – ce la même
âme ?
Je ne suis pas
encore arrivé au voyage, au mouvement.
Ychaï.
J'envoie quand même
ce courriel fou.
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