Ouvrant ma boîte en voulant
t'envoyant ce numéro trente quatre, je trouve le courriel de Télégramme.
Jérusalem le huit octobre deux
mil quatorze à dix heures.
Numéro trente quatre du huit
octobre deux mil quatorze.
Du jour au lendemain, j'oublie… mais
aussi de minute en minute…
AnneAnne,
Le blanc, le silence, le temps
qui passe, le temps passé.
Mais, l'assurance que la
rencontre miraculeuse arrête le temps, marque le point qui n'est pas la ligne.
Mais, l'amitié qui pointe le
point, le point sur le point.
Je prépare dans ma tête mon
voyage, en m'asseyant devant l'écran, en essayant de t'écrire, ne pouvant pas
faire autre chose en ce moment, ces derniers jours.
J'ai relu le numéro trois. Je le
trouve très éclaté. Miroir du désordre que je vis.
La liste des chambres,
appartements que j'ai habités seul ou non, le plus souvent seul, à terminer.
Je ne sors pas beaucoup de mon
lieu. Je ne suis pas allé au studio depuis plusieurs jours. Je me cours après, je
tourne en rond dans mon salon cuisine salle à manger chambre à coucher, bureau,
coin de méditation, bibliothèque.
Essayant de me rassembler, de me
ressembler.
Écrire, décrire les ambiances,
les bruits et les odeurs, les voisins, les magasins, les circuits, mes emplois
du temps liés à ces circuits.
La description des odeurs des
différents escaliers en bois, de leurs formes, de leurs couleurs, le nombre des
étages:
Les escaliers du petit
appartement de la rue des Blancs-Manteaux, escaliers de bois clair sans vernis,
le bois usé par les milliers de semelles qui les ont empruntés toutes ces
années depuis que cette maison a été construite. Construction assez récente
pour ce quartier du Marais, où les beaux hôtels de l’aristocratie voisinaient
avec des constructions populaires. Ce quartier a été rénové et a perdu tout son
charme.
Populaires. J'écris cela sans
aucune nostalgie.
Je ne suis pas un être regardant
en arrière comme je l'ai déjà écrit à propos de mon comportement par rapport à
mon faire.
La recherche dans mon projet
intitulé « Ma mère » n'est pas une recherche nostalgique, ni une
réponse à une question. C'est plutôt la question.
L'argent investi dans la
restauration ne redonne pas la patine aux vielles pierres que j'ai connues. La
mode s'est emparée de ce quartier, envahi par les touristes et les snobs.
Dans les années mil neuf cent
soixante cinq, c'était vraiment une atmosphère de village. Les gens se connaissaient
et se parlaient sans arrière-pensée d'argent et de profit. Nous aurions pu
acheter un hôtel pour une poignée d'argent. Nous étions des innocents sans
argent, sans la moindre pensée de s'enraciner en devenant propriétaire. L'exil
nous avait marqué, nous ne savions pas où nous irions. Cela nous a pris des
années pour s'habituer à être à Paris.
Je ne pense pas, malgré trente
années de ma présence à Paris, avoir eu la sensation et le sentiment
d'appartenance. Il en est de même ici.
J'ai monté des milliers
d'escaliers à Paris, des marches en bois avec ou sans tapis, des étages et des
paliers, j'ai tenu des rampes fabriquées de toutes sortes de matériaux : bois,
bronze, fer poli par des milliers de paumes, d'escaliers qui, dans chaque
maison, avaient leur caractère propre et leurs façons de tourner personnelles.
Je m'étonne de m'en souvenir.
Escaladées quatre à quatre, les marches
d'escaliers de la rue Pélissier, à Oran, ont-elles ouvert un espace spécial
dans mon cerveau, permettant et facilitant cette mémoire d'escalier ?
L'escalier en colimaçon dans le
magasin « Luxia » de mon père a-t-il formé le sentiment d'appréhension
de mon temps et de ma pensée ?
Penser en colimaçon et en
spirale. Suis-je pensé par les objets et les autres ou est-ce que ma pensée
n'est que la réflexion de ces objets et de ces sujets ?
Ma folie n'est- elle que ma
particularité?
Dans mes cahiers de chronologie,
je garde le fil d'André comme le fil principal. La période avant André et la
période après.
J'ai réussi quand même, dans ce
courriel, à raconter de petites histoires et réflexions.
Avec une petite tristesse qui ne
m'a pas permis l'humour.
AnneAnne,
J’espère que tout va bien.
Je t'envoie, plus
particulièrement des amitiés affectueuses. Un voile remué par une brise.
Ychaï.
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