Cher Roger,
J'ai adoré te lire, vraiment.
Comme un livre dont j'attends la suite avec impatience.
L'écriture a quelque chose de magique, elle met à plat, et
après on peut ranger quelque part des souvenirs heureux et apaisés.
N'aie aucune honte, écrire est laborieux. Même pour moi
qui pendant 20 ans, essayais sans parvenir à aller plus loin que « je suis
née à… ». Je butais sur la suite.
Ca s'est débloqué à un moment où j'ai fait pendant 3 ou 4
ans ce qu'on pourrait appeler une « analyse sauvage ».
J'ai commencé en lisant Laborit, « l'Eloge de la Fuite ».
Chaque fois que quelque chose remontait en moi, par analogie, je notais.
J'avais un cahier, j'ai fait plusieurs entrées, père, mère, frère, soeur,
puberté, grands parents, et je répartissais tout ça. Mais comme c'était très
émotionnel, ma main tremblait, et c'était mal présenté.
J'avais une machine à écrire, et ce fut mon analyste. Les
mots coulaient tout seul. J'ai fait ça de manière très méthodique, et le fait
que ce soit si clair sur le papier me faisait avancer. J'ai avalé tout
Bettelheim, qui, malgré les remises en question de son travail et de sa
personnalité, est toujours pour moi comme une figure de grand-père, qui m'a
aimé. Après lui il y en a eu d'autres, j'avais toujours la trouille de ne pas
trouver le livre suivant, mais ce n'est jamais arrivé, parce que c'est moi qui
ai eu de moins en moins besoin de ces « séances ». J'étais
boulimique, je me suis guérie seule. J'en suis fière, c'est un exploit, parce
que beaucoup de personnes malgré une analyse n'en guérissent pas.
Des années plus tard, j'ai fait une vraie analyse avec une
personne que j'ai adorée. Il y avait derrière notre relation analytique,
beaucoup de choses en commun, des goûts, mais aussi une affection mutuelle qui
a continué pendant un an. Elle prenait de mes nouvelles (j'étais déjà
malade), et un jour, il y a eu une chose troublante, qui a mis fin à la
relation, parce qu'après ce n'était plus possible de continuer.
Elle m'a appelée, la communication a duré exactement le
temps d’une séance, 45 minutes. Et elle m'a raconté comment sa mère l'avait
perdue dans un magasin, et à quel point elle avait eu peur, et
comment elle avait été sévèrement grondée. Un si bref moment pour une
blessure à vie. C'est ce qu'elle a dit.
J'ai parlé d'autre chose, j'étais à la fois émue par cette
histoire, émue par le fait qu'elle se confie ainsi, et même temps très gênée,
parce qu'elle venait d'inverser les rôles.
Ensuite notre lien est devenu épisodique, par mail, puis
s'est éteint.
Cette analyse a duré 7 ans. Les 5 premières années, j'étais
incapable de m'allonger. Sentir quelqu'un derrière moi, malgré toute l'empathie
et la compassion que je lisais dans son regard, me terrorisait.
Ce qui a déverrouillé ce blocage est très étrange. J'ai vu
un téléfilm « Princesse Marie », qui raconte l'histoire d'une femme,
frigide, mariée à un prince Bonaparte, homosexuel. Elle revendique cette
féminité dont elle est privée. Elle a deux grands enfants, avec qui elle
n'arrive pas à être mère, et passe son temps à voir des médecins, elle est sur
le point de se faire opérer quand elle rencontre Freud.
Longue analyse. Elle est métamorphosée, a, avec ses
enfants des relations comme on peut en rêver, tendres, affectueuses et
respectueuses de leur personnalité.
Avec Freud une amitié très forte s'est installée. Elle
l'aide à fuir l'Allemagne Nazie où il est sur le point d'être arrêté, et le
suit en Angleterre. Il est déjà très malade. Un cancer de la mâchoire le fait
horriblement souffrir, et une des dernières scènes a ouvert en moi, une brèche
d'où j'ai pu émerger.
Freud est fatigué, il s'allonge sur le divan. Elle prend
place dans son fauteuil et lui tient la main.
Et je me suis vue, assise derrière moi allongée, tenant la
main de cette petite fille tremblante. J'avais toujours su que ce serait long
mais que je finirai cette analyse en ayant trouvé mon vrai moi.
Et là j'ai senti qu'il me tiendrait la main jusqu'à ce
notre rencontre se produise.
Deux ans après, c'est ce qui s'est passé. Il y eut un
échange de phrases qui s'est gravé au plus profond de moi.
- Je crois que je referme le livre.
- Il faudrait lui donner un titre.
Et ces mots sont sortis, sans que j'aie eu le temps d'y
réfléchir. Elle était "Je",
et je ne suis plus "Elle".
Un ange est passé, silence partagé, nous étions
émerveillées, je crois, et aussi drôlement émues.
C'était fini, et c'était dur d'envisager cette rupture,
l'idée de ne plus venir.
Tous les rituels qui accompagnaient chaque visite. Passer
la porte bleue. Commencer à monter l'escalier. Chaque marche servant de
passage, entre la rue où était la vraie vie, et là-haut où il se passait,
à pas de fourmi, quelque chose qui me changeait. J'aimais voir ce tableau
bizarre qui ne me plaisait pas, mais qui paraissait m'accompagner dans les méandres
biscornus de mon errance.
J'aimais ces minutes où relaçant mes chaussures, je
parlais de tout et de rien. J'aimais la poignée de main de l'au revoir…
Je n'ai jamais pris le rendez-vous de la séance ultime.
Je ne voulais pas de dernière fois, préférant garder en
suspens ces derniers instants.
A la place, j'ai écrit une très longue lettre pour faire
une sorte de bilan, avec toutes les digressions qui me traversaient l'esprit.
Et parlant de mes parents, je considérais qu'ils m'avaient perdue. Ce qui
m'a rappelé un souvenir de visite à la Foire de Marseille. J'avais cinq
ans, trois frères et sœur, nous venions de quitter la Lorraine, et cet été qui
n'en finissait pas, de baignades en promenades tard le soir, nous plongeait
dans une sorte d'euphorie communicative. Cette Foire était un évènement. Des
pavillons de tous les pays, des inventeurs, des appareils inconnus qui
faisaient des jus de légumes. Nous regardions et goûtions tout. Et puis,
soudain j'étais seule. Quelle aventure ! Quelqu'un m'a accompagnée à l'accueil,
j'ai dit mon prénom, Annette, on m'appelait comme ça, enfant. On a lancé
un appel, et quand toute la famille est arrivée, j'étais assise sur le
comptoir, je racontais ma vie, et tout le monde était mort de rire !
Ma lettre, s'achevait là, sur ce post-scriptum, auquel
j'ai rajouté, « c'est ainsi que je vais vivre maintenant, faire rire et
rire plutôt que pleurer ».
Et cette « perte » fait émerger chez
elle, un an après, un épisode qui avait laissé une blessure infinie.
Tu vois, c'est comme ça que j'aime la correspondance, pas
des lettres où l'on se répond. Des fragments de vie que l'on s'envoie. Une
intimité que l'on sent pouvoir partager. Mais que l’on n’a pas envie de voir
commenter. Cela ne m'a jamais dérangée que ces évocations puissent avoir pour
l'autre un autre sens que le mien. Ce qui importe, c'est ce que j'ai ressenti
en l'écrivant. C'est le moment passé à l'inscrire, c'est pouvoir me relire moi
aussi. Là on prend la mesure de « les paroles s'envolent, les écrits
restent ».
C'est la première fois que je décris à quelqu'un ce
passage de ma vie. Parler, oui, j'en ai parlé, par bribes, souvent incomprises,
vite oubliées. Mais l'écrire c'est mettre son âme à nu, et laisser l'autre la
regarder.
Et je n'imaginais pas que ces mots là allaient partir
aussi loin, pour un ami que je découvre par petites touches.
Anne
PS : Ce fut une journée agitée avec S., des boutons,
de la fièvre. Elle devait aller à la crèche et finalement elle est restée
jusqu'à tout à l'heure.
Elle me ressemble énormément, physiquement et moralement.
Elle est épatante, et je suis comme son arbre où elle grimpe dès que ça ne va
pas. Je me suis beaucoup occupé d'elle jusqu'à cinq mois, relayant ma fille qui
a eu beaucoup de problèmes, et je suis celle qui était solide. Je ne me sens
pas grand-mère. Avec ma fille, il y a toujours eu une complicité féminine et
féministe qui a souvent énervé son père, seul homme de la maison,
minoritaire. Nous, on était un bloc. Cela continue, S. en fait partie. J'ai
dormi chez elles un soir par semaine jusqu'en décembre, quand le mari d'Aurélie
était absent pour son travail. C'était la fête chaque fois, on aime être entre
filles.
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