mardi 10 mai 2016

14 avril 2014 Anne

Cher Roger,

J'ai adoré te lire, vraiment.
Comme un livre dont j'attends la suite avec impatience.
L'écriture a quelque chose de magique, elle met à plat, et après on peut ranger quelque part des souvenirs heureux et apaisés.
N'aie aucune honte, écrire est laborieux. Même pour moi qui pendant 20 ans, essayais sans parvenir à aller plus loin que « je suis née à… ». Je butais sur la suite.
Ca s'est débloqué à un moment où j'ai fait pendant 3 ou 4 ans ce qu'on pourrait appeler une « analyse sauvage ».
J'ai commencé en lisant Laborit, « l'Eloge de la Fuite ». Chaque fois que quelque chose remontait en moi, par analogie, je notais. J'avais un cahier, j'ai fait plusieurs entrées, père, mère, frère, soeur, puberté, grands parents, et je répartissais tout ça. Mais comme c'était très émotionnel, ma main tremblait, et c'était mal présenté.
J'avais une machine à écrire, et ce fut mon analyste. Les mots coulaient tout seul. J'ai fait ça de manière très méthodique, et le fait que ce soit si clair sur le papier me faisait avancer. J'ai avalé tout Bettelheim, qui, malgré les remises en question de son travail et de sa personnalité, est toujours pour moi comme une figure de grand-père, qui m'a aimé. Après lui il y en a eu d'autres, j'avais toujours la trouille de ne pas trouver le livre suivant, mais ce n'est jamais arrivé, parce que c'est moi qui ai eu de moins en moins besoin de ces « séances ». J'étais boulimique, je me suis guérie seule. J'en suis fière, c'est un exploit, parce que beaucoup de personnes malgré une analyse n'en guérissent pas.
Des années plus tard, j'ai fait une vraie analyse avec une personne que j'ai adorée. Il y avait derrière notre relation analytique, beaucoup de choses en commun, des goûts, mais aussi une affection mutuelle qui a continué pendant un an. Elle prenait de mes nouvelles (j'étais déjà malade), et un jour, il y a eu une chose troublante, qui a mis fin à la relation, parce qu'après ce n'était plus possible de continuer.
Elle m'a appelée, la communication a duré exactement le temps d’une séance, 45 minutes. Et elle m'a raconté comment sa mère l'avait perdue dans un magasin, et à quel point elle avait eu peur, et comment elle avait été sévèrement grondée. Un si bref moment pour une blessure à vie. C'est ce qu'elle a dit.
J'ai parlé d'autre chose, j'étais à la fois émue par cette histoire, émue par le fait qu'elle se confie ainsi, et même temps très gênée, parce qu'elle venait d'inverser les rôles.
Ensuite notre lien est devenu épisodique, par mail, puis s'est éteint.
Cette analyse a duré 7 ans. Les 5 premières années, j'étais incapable de m'allonger. Sentir quelqu'un derrière moi, malgré toute l'empathie et la compassion que je lisais dans son regard, me terrorisait.
Ce qui a déverrouillé ce blocage est très étrange. J'ai vu un téléfilm « Princesse Marie », qui raconte l'histoire d'une femme, frigide, mariée à un prince Bonaparte, homosexuel. Elle revendique cette féminité dont elle est privée. Elle a deux grands enfants, avec qui elle n'arrive pas à être mère, et passe son temps à voir des médecins, elle est sur le point de se faire opérer quand elle rencontre Freud.
Longue analyse. Elle est métamorphosée, a, avec ses enfants des relations comme on peut en rêver, tendres, affectueuses et respectueuses de leur personnalité.
Avec Freud une amitié très forte s'est installée. Elle l'aide à fuir l'Allemagne Nazie où il est sur le point d'être arrêté, et le suit en Angleterre. Il est déjà très malade. Un cancer de la mâchoire le fait horriblement souffrir, et une des dernières scènes a ouvert en moi, une brèche d'où j'ai pu émerger.
Freud est fatigué, il s'allonge sur le divan. Elle prend place dans son fauteuil et lui tient la main.
Et je me suis vue, assise derrière moi allongée, tenant la main de cette petite fille tremblante. J'avais toujours su que ce serait long mais que je finirai cette analyse en ayant trouvé mon vrai moi.
Et là j'ai senti qu'il me tiendrait la main jusqu'à ce notre rencontre se produise.
Deux ans après, c'est ce qui s'est passé. Il y eut un échange de phrases qui s'est gravé au plus profond de moi.
- Je crois que je referme le livre.
- Il faudrait lui donner un titre.
Et ces mots sont sortis, sans que j'aie eu le temps d'y réfléchir. Elle était "Je", et je ne suis plus "Elle".

Un ange est passé, silence partagé, nous étions émerveillées, je crois, et aussi drôlement émues.
C'était fini, et c'était dur d'envisager cette rupture, l'idée de ne plus venir.
Tous les rituels qui accompagnaient chaque visite. Passer la porte bleue. Commencer à monter l'escalier. Chaque marche servant de passage, entre la rue où était la vraie vie, et là-haut où il se passait, à pas de fourmi, quelque chose qui me changeait. J'aimais voir ce tableau bizarre qui ne me plaisait pas, mais qui paraissait m'accompagner dans les méandres biscornus de mon errance.
J'aimais ces minutes où relaçant mes chaussures, je parlais de tout et de rien. J'aimais la poignée de main de l'au revoir…
Je n'ai jamais pris le rendez-vous de la séance ultime.
Je ne voulais pas de dernière fois, préférant garder en suspens ces derniers instants.
A la place, j'ai écrit une très longue lettre pour faire une sorte de bilan, avec toutes les digressions qui me traversaient l'esprit. Et parlant de mes parents, je considérais qu'ils m'avaient perdue. Ce qui m'a rappelé un souvenir de visite à la Foire de Marseille. J'avais cinq ans, trois frères et sœur, nous venions de quitter la Lorraine, et cet été qui n'en finissait pas, de baignades en promenades tard le soir, nous plongeait dans une sorte d'euphorie communicative. Cette Foire était un évènement. Des pavillons de tous les pays, des inventeurs, des appareils inconnus qui faisaient des jus de légumes. Nous regardions et goûtions tout. Et puis, soudain j'étais seule. Quelle aventure ! Quelqu'un m'a accompagnée à l'accueil, j'ai dit mon prénom, Annette, on m'appelait comme ça, enfant. On a lancé un appel, et quand toute la famille est arrivée, j'étais assise sur le comptoir, je racontais ma vie, et tout le monde était mort de rire !
Ma lettre, s'achevait là, sur ce post-scriptum, auquel j'ai rajouté, « c'est ainsi que je vais vivre maintenant, faire rire et rire plutôt que pleurer ».
Et cette « perte » fait émerger chez elle, un an après, un épisode qui avait laissé une blessure infinie.

Tu vois, c'est comme ça que j'aime la correspondance, pas des lettres où l'on se répond. Des fragments de vie que l'on s'envoie. Une intimité que l'on sent pouvoir partager. Mais que l’on n’a pas envie de voir commenter. Cela ne m'a jamais dérangée que ces évocations puissent avoir pour l'autre un autre sens que le mien. Ce qui importe, c'est ce que j'ai ressenti en l'écrivant. C'est le moment passé à l'inscrire, c'est pouvoir me relire moi aussi. Là on prend la mesure de « les paroles s'envolent, les écrits restent ».
C'est la première fois que je décris à quelqu'un ce passage de ma vie. Parler, oui, j'en ai parlé, par bribes, souvent incomprises, vite oubliées. Mais l'écrire c'est mettre son âme à nu, et laisser l'autre la regarder.
Et je n'imaginais pas que ces mots là allaient partir aussi loin, pour un ami que je découvre par petites touches.

Anne

PS : Ce fut une journée agitée avec S., des boutons, de la fièvre. Elle devait aller à la crèche et finalement elle est restée jusqu'à tout à l'heure.
Elle me ressemble énormément, physiquement et moralement. Elle est épatante, et je suis comme son arbre où elle grimpe dès que ça ne va pas. Je me suis beaucoup occupé d'elle jusqu'à cinq mois, relayant ma fille qui a eu beaucoup de problèmes, et je suis celle qui était solide. Je ne me sens pas grand-mère. Avec ma fille, il y a toujours eu une complicité féminine et féministe qui a souvent énervé son père, seul homme de la maison, minoritaire. Nous, on était un bloc. Cela continue, S. en fait partie. J'ai dormi chez elles un soir par semaine jusqu'en décembre, quand le mari d'Aurélie était absent pour son travail. C'était la fête chaque fois, on aime être entre filles.



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