Merci, Anne, de ton
mail.
Je
suis un homme inquiet,
Je
vais essayer de te faire parvenir les fichiers par un autre moyen, si je
trouve.
Et
je vais aussi écrire plus tard.
Merci
encore de ton mail, j'aime lire ce que tu écris pour ne pas dire ton écriture, ou
le rythme (je dois trouver encore d'autres mots qui seront peut-être plus
juste).
A
bientôt, amicalement.
Roger


L'inquiétude
est une qualité pour moi, la qualité de faire attention à l'autre, être
sensible.
Quand
je lis, je te lis, je ne lis pas seulement les mots, je lis entre les mots, dans
ces blancs qui deviennent pour moi une musique, ta musique.
Parce
que c'est toi qui écris.
J'imagine
et j'écoute à partir de ces blancs. J'attends et je relis, me questionne sur le
mot, sur le rythme des mots de la phrase, de la vitesse de cette voix qui
s'écrit.
Tout
cet étrange qui est comment la pensée se transforme en paroles et en écrit.
Je
suis parti jeune (quatorze ans) de l'Algérie, envoyé en France après un séjour
dans une clinique psychiatrique d'Alger.
Je
suis né à Oran (cette ville si bien décrite par Albert Camus dans « La Peste ».
Je
n'aimais pas la manière de vivre des juifs et des pieds-noirs. J'étais révolté
de cet esprit colonialiste qui perdures encore chez les gens de ma génération (cette
fausse nostalgie). Je n'étais pas politisé encore, et très solitaire, tendant
de toutes mes forces à vouloir être musicien, ce qui, dans l'esprit bourgeois,
est une folie.
Ecris
comme ça vient.
On
est comme on est (je ne sais jamais si il ne faut pas écrire « naît »,
et s'il faudrait le mettre en premier ou second).
J'étais
content de partir car je croyais que mon rêve d'être un artiste avait pour
patrie la France.
J'ai
atterri à Strasbourg dans une école juive destinée à envoyer des ouvriers
en Israël pour la construction du pays.
Je
ne savais rien de ce que c'est d'être un juif et c'est dans ce pensionnat que
j'ai vu les premiers rites.
Mes
parents n'étaient pas religieux et ma mère disait « nous sommes français
avant d'être juifs » je ne sais pas si la citation est exacte mais c'est
ce dont je m'en souviens et je cherche encore à comprendre.
Mon
seul rapport avec les arabes (j’avais dix ans) est le très bon souvenir que m'a
laissé le cocher arabe qui conduisait la charrette de caisses
de bouteilles de vin pour faire la tournée de livraison dans le
village Aïn Temouchent (la « Jérusalem d’Algérie »), qu'habitait
ma tante, la sœur aînée de ma mère, que j'aimais beaucoup
et qui est morte à Marseille il y a deux ans, à
presque cent ans.
Tout
cela est en vrac. Je continuerai ce vrac peu à peu. Il y a la vraie
chronologie.
Nous
habitions le quartier français à Oran et les seuls arables que j'ai vus étaient
les vendeurs d'eau habillés de façon traditionnelle et les femmes de
ménage qui descendaient de la ville arabe qui se trouvait dans la
banlieue et dans laquelle je ne suis jamais allé. J'aimais les voir dans
leur drap blanc qui les couvrait et qu'elles fermaient avec leurs dents ne
laissant voir qu'in seul oeil. C'était beau et impressionnant pour un
enfant et même très érotique.
Je souffrais, j'étais révolté (pour tout) pour eux de voir comment ils étaient traités. J'ai été content de partir et je ne suis jamais retourné en Algérie.
Je souffrais, j'étais révolté (pour tout) pour eux de voir comment ils étaient traités. J'ai été content de partir et je ne suis jamais retourné en Algérie.
J'ai atterri à Strasbourg en
mil neuf cent cinquante six. Après avoir été renvoyé de l'école d'apprentissage
et de la pension, je suis allé à Paris dans une autre école d'apprentissage
juive pour apprendre l'électricité, pour être
ensuite envoyé en Israël. Je ne comprenais rien et ne
savais rien du sionisme ne du judaïsme.
Je
ne rêvais de jouer de la guitare.
Je
continuerai plus tard.
C'est
du vrac et je m'en excuse, mais peut-être je reformulerai
tout cela et ce qui suivra.
Je réponds sans répondre à
tes questions et j'espère que c'est le « écris comme cela vient ».
Je
suis touché par le « naît » n'est en premier ou en second.
Bonne
nuit Anne.
Porte
toi bien. La suite à bientôt.
J'écris
mieux si tu réussis à ouvrir mes envois « Google Drive ».
Je
dois parler à vingt deux heures avec quelqu'un qui veut faire une vidéo sur
un travail que j'ai fait il y a quinze ans.
Donc
je « skype » sur Amsterdam.
Amitiés.
Roger
P.S. :
« Pied-noir » était le nom que les arabes avaient donné aux français
colons qui étaient venus de France au début.
Ils
portaient des bottes noires comme dans les anciens films.
Raconte-moi tes
souvenirs d'Algérie. Tes liens avec la communauté musulmane, comment te
situais-tu en tant que juif ? Pied-noir ça avait un sens ?
Est-ce que tu as
vécu de près ou de loin des violences des deux camps ?
Te souviens-tu des
discussions des adultes ? Pourquoi êtes-vous rentrés ?
Quand l'Algérie est
devenue indépendante, est-ce que tu as ressenti une perte ?
Je
n'ai pas subi de violences car je suis parti en mil neuf cent cinquante six.
Ma
famille est restée jusqu'en mil neuf cent soixante deux. Ma mère a été agressée,
fracture de crâne qui a nécessité deux mois d'hôpital. Ils sont
partis car il n'était plus possible pour les juifs et les autres français de
rester. Je ne connais qu'une personne, que j'aimais beaucoup, mon ancien
instituteur, Monsieur Pomey, que j'avais retrouvé au Conservatoire de musique an
mil neuf cent cinquante huit (il était devenu professeur de musique), et nous
sommes devenu amis.
Nous
avions lié des relations autour de la musique et de la littérature. Il jouait
au piano beaucoup de partitions de Mozart et m’a beaucoup parlé de littérature,
surtout d’André Gide.
Mon
père a été arrêté par l'OAS, est resté un jour en plein soleil, et
toute la nuit debout dans un stade. C'était une rafle organisée par
l'OAS.
Mes
parents ne parlaient pas beaucoup de la situation politique, donc je n'ai pas
de souvenirs.
Je
suis parti bien avant qu'il y ait eu une dégradation de la situation.
En
mil neuf cent cinquante six, à Oran, il ne se passait rien, à cette époque.
La
ville était divisée en quartier arabe, quartier espagnol, quartier juif, quartier
français. Il n'y avait pas de mélanges.
J'allais
au lycée, mais il n'y avait pas d'arabes. L'antisémitisme était orchestré
par les personnes d'origine espagnole, et les descendants des premiers colons,
la plupart de religion catholique, confession dominante.
Je
devais me battre quand on me traitait de « sale juif » tout en ne
sachant rien de ce qu'est être un juif.
Mes
parents sont partis en France après l’agression que ma mère a subie.
Je n'ai jamais su s'ils seraient restés s'il elle n'avait pas été agressée.
J'insiste
qu'à Oran, les communautés étaient séparées, je n'ai pas eu beaucoup de
contact même avec les enfants à l'école.
Je
n'avais pas d'amis, mais une connaissance, un enfant de mon âge (juif) qui
habitait au deuxième étage, nous habitions au quatrième.
Mes
plus beaux souvenirs sont les plages. Mon instituteur – professeur de musique –
ami m'emmenait passer les journées fériées sur les plages.
A
l’heure actuelle, pensant à lui, j'ai l'impression d'avoir vécu dans
un livre d'A. Camus.
Mon
père était (avec tous ses frères) de gauche et a subi à l'époque de Pétain
beaucoup de brimades.
Bonne
nuit.
Roger
Bonne nuit,
Je vais essayer autre chose.
Suis-je entièrement fiché déjà.
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