jeudi 1 septembre 2016

18 novembre 2014 Roger

Jérusalem le dix huit novembre deux mil quatorze à dix neuf heures.

Extracteur de jus d'orange (un de mes petits boulots).

AnneAnne,
Toulouse, es-tu bien arrivée ?
Grand hôtel, boulevard Haussmann.
Je ne me souviens plus du nom de cet hôtel ni du numéro…
Voulant gagner mon indépendance, nous sommes en mil neuf cent cinquante neuf – mil neuf cent soixante, j'avais cherché un travail pour me permettre de payer mes études de musique. Je ne me souviens plus comment je suis arrivé à me faire engager comme « sous – sous quelque chose », dans les sous-sols de cet hôtel. Je fus effrayé, n'ayant jamais connu le monde du travail, étant un adolescent innocent et rêveur, qui ne s’intéressait qu'à la musique et à la recherche d'amour. J’étais tombé dans un des coins de l'enfer.
L'enfer de la hiérarchie.
Les caves où se passaient les préparations culinaires pour les salons et salles à manger de cet hôtel, m'ont terrorisé. Ma terreur s'amplifia quand je fus mis au courant des règles de cette armée alimentaire. Étant donné que j'étais le nouveau venu sans aucune qualification, je fus envoyé dans une petite pièce noire sans fenêtre, où se trouvait une machine, ainsi que des paniers pleins d'oranges.
Je fus initié brutalement à ce travail qui consistait à couper très délicatement les oranges et à en extraire le jus pour accompagner le petit déjeuner des millionnaires des pays capitalistes qui peuplaient ce palace.
L'éducation familiale que j'avais reçue pour presser les oranges avait consisté à en sortir le jus et à arriver aux fibres blanches qui se trouvent avant l'écorce orange extérieure. J'insiste sur cela et surtout, encore la couleur blanche, qu’il fallait arriver à la matière blanche qui se trouve sous l'orange (la couleur).
Cette façon familiale de faire du jus d'orange n'a pas plu à mon chef, ce tyran directement responsable de moi dans la hiérarchie. Ce chef ne m'avait pas transmis la tradition particulière. Cette tradition consistait à extraire de l'orange un jus où il n’y avait pas le goût du blanc et de l’orange. Les milliardaires ne prennent que l’essence et ne veulent pas le périphérique.
Avec des grands cris, des menaces et presque des coups, il hurla à mon égard qu'il avait reçu des plaintes au sujet de ce jus d’orange. Les personnes à qui était destiné ce jus, s'étaient plaintes que le jus avait aussi le goût de la fibre blanche. Il m'indiqua seulement, après cette agression sur ma personne, qu'il fallait presser l'orange sans parvenir à la blancheur. J'ai du continuer mon travail dans un état traumatique. La pause déjeuner du personnel étant arrivée, je fus conduit dans une salle où les hiérarchies des cuisines prenaient leur repas.
La qualité des repas se dégradait au fur et à mesure des échelons et des grades.
Nous étions loin de « travailleurs de tous les pays unissez vous ».
Je ne sais pas comment j'ai fini ma journée de travail qui avait commencé à cinq heures.
J'étais tombé dans un état proche du désespoir.
Je suis sorti par la porte de derrière, celle destinée à cacher les présences des travailleurs. Cette porte débouchait sur les poubelles, je trouvai le chef du personnel m'attendant pour me signifier mon congé sans solde.
Ce traumatisme me donna une forte dépression, mais la force de mon désir et ma volonté de construire une vie musicale, ne me fit pas abandonner la recherche d'un autre travail.
Je continuerai la liste de mes travaux de survivance.
J'ai pensé écrire la liste de mes recherches spirituelles, que j'entreprendrai après avoir épuisé les récits de ces mises en servitude qui n'ont pas touché et n’ont jamais entamé mes ardeurs de réaliser mon rêve.
Je prépare ma conférence sur Eric Satie, que je donnerai le vingt six novembre dans le Studio « Haoman 18 », pour Talia et ses élèves.
Ma tête est préoccupée à construire cette conférence, me heurtant à la difficulté de devoir parler en hébreu. J’aurais voulu garder la spontanéité de l'oralité. J'essaye donc de mémoriser et de traduire dans ma tête ce que je voudrais leur expliquer.
Grâce à cette conférence, les souvenirs sont remontés à la surface. J’ai trouvé des points communs, des lieux communs, qui me permettent de mettre en parallèle la biographie d’Erik Satie et la mienne, avec plus de cinquante ans de distance.
Il fait froid, surtout le soir. Je suis obligé de mettre en marche le climatiseur qui fait beaucoup de bruit. Le bruit me gêne de plus en plus.
Je remarque que je suis devenu moins résistant. Mes pieds sont à une température plus basse que d'habitude.
J'ai commencé une nouvelle thérapie naturelle qui consiste à rester nu dans l'appartement.
Il est ici huit heures.
J'ai été vers midi au studio. Je ne pense pas avoir été réellement efficace.
AnneAnne,
Espérant que le voyage et le déménagement ne t'ont pas trop fatiguée, je te fais parvenir mes grands souhaits de repos et de bonne nuit, avec toute mon amitié.
Ychaï.
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