Jérusalem le dix
huit novembre deux mil quatorze à dix neuf heures.
Extracteur de jus
d'orange (un de mes petits boulots).
AnneAnne,
Toulouse, es-tu
bien arrivée ?
Grand hôtel,
boulevard Haussmann.
Je ne me souviens
plus du nom de cet hôtel ni du numéro…
Voulant gagner mon
indépendance, nous sommes en mil neuf cent cinquante neuf – mil neuf cent
soixante, j'avais cherché un travail pour me permettre de payer mes études de
musique. Je ne me souviens plus comment je suis arrivé à me faire engager comme
« sous – sous quelque chose », dans les sous-sols de cet hôtel. Je
fus effrayé, n'ayant jamais connu le monde du travail, étant un adolescent
innocent et rêveur, qui ne s’intéressait qu'à la musique et à la recherche
d'amour. J’étais tombé dans un des coins de l'enfer.
L'enfer de la
hiérarchie.
Les caves où se
passaient les préparations culinaires pour les salons et salles à manger de cet
hôtel, m'ont terrorisé. Ma terreur s'amplifia quand je fus mis au courant des
règles de cette armée alimentaire. Étant donné que j'étais le nouveau venu sans
aucune qualification, je fus envoyé dans une petite pièce noire sans fenêtre,
où se trouvait une machine, ainsi que des paniers pleins d'oranges.
Je fus initié
brutalement à ce travail qui consistait à couper très délicatement les oranges
et à en extraire le jus pour accompagner le petit déjeuner des millionnaires des
pays capitalistes qui peuplaient ce palace.
L'éducation
familiale que j'avais reçue pour presser les oranges avait consisté à en sortir
le jus et à arriver aux fibres blanches qui se trouvent avant l'écorce orange
extérieure. J'insiste sur cela et surtout, encore la couleur blanche, qu’il
fallait arriver à la matière blanche qui se trouve sous l'orange (la couleur).
Cette façon familiale
de faire du jus d'orange n'a pas plu à mon chef, ce tyran directement
responsable de moi dans la hiérarchie. Ce chef ne m'avait pas transmis la
tradition particulière. Cette tradition consistait à extraire de l'orange un
jus où il n’y avait pas le goût du blanc et de l’orange. Les milliardaires ne
prennent que l’essence et ne veulent pas le périphérique.
Avec des grands
cris, des menaces et presque des coups, il hurla à mon égard qu'il avait reçu
des plaintes au sujet de ce jus d’orange. Les personnes à qui était destiné ce
jus, s'étaient plaintes que le jus avait aussi le goût de la fibre blanche. Il
m'indiqua seulement, après cette agression sur ma personne, qu'il fallait
presser l'orange sans parvenir à la blancheur. J'ai du continuer mon travail dans
un état traumatique. La pause déjeuner du personnel étant arrivée, je fus
conduit dans une salle où les hiérarchies des cuisines prenaient leur repas.
La qualité des
repas se dégradait au fur et à mesure des échelons et des grades.
Nous étions loin de
« travailleurs de tous les pays unissez vous ».
Je ne sais pas
comment j'ai fini ma journée de travail qui avait commencé à cinq heures.
J'étais tombé dans
un état proche du désespoir.
Je suis sorti par
la porte de derrière, celle destinée à cacher les présences des travailleurs. Cette
porte débouchait sur les poubelles, je trouvai le chef du personnel m'attendant
pour me signifier mon congé sans solde.
Ce traumatisme me
donna une forte dépression, mais la force de mon désir et ma volonté de
construire une vie musicale, ne me fit pas abandonner la recherche d'un autre
travail.
Je continuerai la
liste de mes travaux de survivance.
J'ai pensé écrire
la liste de mes recherches spirituelles, que j'entreprendrai après avoir épuisé
les récits de ces mises en servitude qui n'ont pas touché et n’ont jamais
entamé mes ardeurs de réaliser mon rêve.
Je prépare ma
conférence sur Eric Satie, que je donnerai le vingt six novembre dans le Studio
« Haoman 18 », pour Talia et ses élèves.
Ma tête est
préoccupée à construire cette conférence, me heurtant à la difficulté de devoir
parler en hébreu. J’aurais voulu garder la spontanéité de l'oralité. J'essaye
donc de mémoriser et de traduire dans ma tête ce que je voudrais leur expliquer.
Grâce à cette
conférence, les souvenirs sont remontés à la surface. J’ai trouvé des points
communs, des lieux communs, qui me permettent de mettre en parallèle la
biographie d’Erik Satie et la mienne, avec plus de cinquante ans de distance.
Il fait froid,
surtout le soir. Je suis obligé de mettre en marche le climatiseur qui fait
beaucoup de bruit. Le bruit me gêne de plus en plus.
Je remarque que je
suis devenu moins résistant. Mes pieds sont à une température plus basse que
d'habitude.
J'ai commencé une
nouvelle thérapie naturelle qui consiste à rester nu dans l'appartement.
Il est ici huit
heures.
J'ai été vers midi
au studio. Je ne pense pas avoir été réellement efficace.
AnneAnne,
Espérant que le
voyage et le déménagement ne t'ont pas trop fatiguée, je te fais parvenir mes
grands souhaits de repos et de bonne nuit, avec toute mon amitié.
Ychaï.
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