Jérusalem le vingt
trois novembre deux mil quatorze à huit heures.
Peut-être
Anne-Anne,
Toujours désolé de
te savoir malade. Je te remercie d'avoir, malgré cela, donné de tes nouvelles.
Ta santé est importante. Si écrire te fatigue, s'il te plait, j’attendrai en te
souhaitant une bonne santé.
Baby-sitter.
Ayant aussi
travaillé comme veilleur de nuit, dans deux hôtels, l'hôtel « Mac Mahon » et l'hôtel « Studia »,
j'ai eu des demandes de baby-sitting.
J'ai accepté de
garder les bébés des couples qui voulaient sortir pendant leurs séjours à
Paris.
N'ayant pas fait
les écoles de puériculture, j'ai du improviser et m'adapter très rapidement à
ces êtres étranges, interpréter leur langage, leur façon de s'exprimer et de
gesticuler.
Je devais leur préparer
à manger et les nourrir au moins deux fois dans la soirée. Il me fallait aussi,
surtout interpréter leurs désirs : manger, être changé, nettoyer ou être pris
dans les bras pour être consolé de l'absence maternelle.
Parmi ces travaux
encore inconnus pour moi, le plus difficile fut de changer leurs langes.
Je rappelle que, dans
les années mil neuf cent soixante, les couches prêtes à porter n’existaient pas
encore. Je devais donc étaler, une pièce de linge en pur coton sur le lit des
parents, préparer une lavette pour nettoyer la fin de leur tube digestif, poser
les épingles à nourrice pour faire tenir les coins de ce linge après l'avoir
replié sur le bébé, qui, naturellement, agitait furieusement les jambes en se
tortillant frénétiquement.
La personnalité des
bébés étant très différentes, mon adaptation et ma compréhension de leur
volonté devaient être très rapide.
Le plus difficile
pour moi, fut de comprendre la manière d'utiliser les épingles à nourrices. J’étais
paralysé en pensant à l'idée d'enfoncer la pointe de l'épingle dans le corps de
ces petits anges. Il me fallait beaucoup de temps, pour surmonter ma peur, tout
en parlant au bébé pour faire cesser les hurlements.
Je m'identifiais à
leurs douleurs. Je sentais dans mon propre corps la douleur du bébé de rester trop
longtemps sur le dos.
Je n'ai jamais pu
m'endormir sur le dos.
Après un moment,
qui me semblait très long, je devais choisir, parmi mes interprétations de
leurs pleurs ou de leurs hurlements, leurs désirs.
Que voulaient ces
bébés ?
Soit être endormis
par ma voix et mes chansons improvisées, ou bien être nourris par un biberon
que je devais préparer avec le bras et la main libres.
Je tenais le bébé
que j'avais apaisé. Ne voulant pas le poser dans le berceau fourni par l'hôtel,
de peur qu'il ne reprît ses pleurs, se sentant seul, je continuais à chanter
tout en surveillant la cuisson du lait.
Ayant terminé ces
tâches, il me restait encore à les prendre sur mon épaule pour qu’ils puissent
éructer. Ainsi je gagnai du temps et leur évitai un trop grand désespoir. Le
désespoir d’être seul dans son berceau.
Je racontais des
histoires que j'inventais. Je n’avais pas dans ma mémoire, les souvenirs de mes
premières années. Je ne me souviens pas avoir reçu cette première éducation
littéraire.
Quand j'étais à
court d’inspiration, je leur racontais mes lectures qui, à l'époque étaient
surtout philosophiques. Je lisais Kant, essayant de mettre au clair avec eux
une pensée qui était pour moi à l’époque incompréhensible.
Avec obstination, je
continuais cette étude. Je voulais clarifier les obscurités du texte en
regardant leurs visages.
Je sentais leur
étonnement. Ce n’étaient pas les idées philosophiques qui les étonnaient, mais
la langue avec laquelle je leur expliquais le texte.
La plupart des
bébés dont j'avais la garde ne comprenaient pas le français. Mais Kant était un
excellent soporifique pour eux.
Tu pourras
apprécier mon attente anxieuse et mon angoisse.
La peur de perdre
ce travail de garde de bébés, l’angoisse de penser que si les parents n'étaient
pas contents de mes aptitudes de nourrice et qu’ils adresseraient des plaintes
au directeur de l'hôtel.
Porte-toi mieux, de
mieux en mieux, rapidement.
Je m'associe à toi
dans la guerre que tu mènes contre ces ennemis.
Mes plus grandes
amitiés affectueuses et chaleureuses.
Ychaï
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