jeudi 1 septembre 2016

23 novembre 2014 Roger

Jérusalem le vingt trois novembre deux mil quatorze à huit heures.

Peut-être

Anne-Anne,

Toujours désolé de te savoir malade. Je te remercie d'avoir, malgré cela, donné de tes nouvelles. Ta santé est importante. Si écrire te fatigue, s'il te plait, j’attendrai en te souhaitant une bonne santé.

Baby-sitter.
Ayant aussi travaillé comme veilleur de nuit, dans deux hôtels,  l'hôtel « Mac Mahon » et l'hôtel « Studia », j'ai eu des demandes de baby-sitting.
J'ai accepté de garder les bébés des couples qui voulaient sortir pendant leurs séjours à Paris.
N'ayant pas fait les écoles de puériculture, j'ai du improviser et m'adapter très rapidement à ces êtres étranges, interpréter leur langage, leur façon de s'exprimer et de gesticuler.
Je devais leur préparer à manger et les nourrir au moins deux fois dans la soirée. Il me fallait aussi, surtout interpréter leurs désirs : manger, être changé, nettoyer ou être pris dans les bras pour être consolé de l'absence maternelle.
Parmi ces travaux encore inconnus pour moi, le plus difficile fut de changer leurs langes.
Je rappelle que, dans les années mil neuf cent soixante, les couches prêtes à porter n’existaient pas encore. Je devais donc étaler, une pièce de linge en pur coton sur le lit des parents, préparer une lavette pour nettoyer la fin de leur tube digestif, poser les épingles à nourrice pour faire tenir les coins de ce linge après l'avoir replié sur le bébé, qui, naturellement, agitait furieusement les jambes en se tortillant frénétiquement.
La personnalité des bébés étant très différentes, mon adaptation et ma compréhension de leur volonté devaient être très rapide.
Le plus difficile pour moi, fut de comprendre la manière d'utiliser les épingles à nourrices. J’étais paralysé en pensant à l'idée d'enfoncer la pointe de l'épingle dans le corps de ces petits anges. Il me fallait beaucoup de temps, pour surmonter ma peur, tout en parlant au bébé pour faire cesser les hurlements.
Je m'identifiais à leurs douleurs. Je sentais dans mon propre corps la douleur du bébé de rester trop longtemps sur le dos.
Je n'ai jamais pu m'endormir sur le dos.
Après un moment, qui me semblait très long, je devais choisir, parmi mes interprétations de leurs pleurs ou de leurs hurlements, leurs désirs.
Que voulaient ces bébés ?
Soit être endormis par ma voix et mes chansons improvisées, ou bien être nourris par un biberon que je devais préparer avec le bras et la main libres.
Je tenais le bébé que j'avais apaisé. Ne voulant pas le poser dans le berceau fourni par l'hôtel, de peur qu'il ne reprît ses pleurs, se sentant seul, je continuais à chanter tout en surveillant la cuisson du lait.
Ayant terminé ces tâches, il me restait encore à les prendre sur mon épaule pour qu’ils puissent éructer. Ainsi je gagnai du temps et leur évitai un trop grand désespoir. Le désespoir d’être seul dans son berceau.
Je racontais des histoires que j'inventais. Je n’avais pas dans ma mémoire, les souvenirs de mes premières années. Je ne me souviens pas avoir reçu cette première éducation littéraire.
Quand j'étais à court d’inspiration, je leur racontais mes lectures qui, à l'époque étaient surtout philosophiques. Je lisais Kant, essayant de mettre au clair avec eux une pensée qui était pour moi à l’époque incompréhensible.
Avec obstination, je continuais cette étude. Je voulais clarifier les obscurités du texte en regardant leurs visages.
Je sentais leur étonnement. Ce n’étaient pas les idées philosophiques qui les étonnaient, mais la langue avec laquelle je leur expliquais le texte.
La plupart des bébés dont j'avais la garde ne comprenaient pas le français. Mais Kant était un excellent soporifique pour eux.
Tu pourras apprécier mon attente anxieuse et mon angoisse.
La peur de perdre ce travail de garde de bébés, l’angoisse de penser que si les parents n'étaient pas contents de mes aptitudes de nourrice et qu’ils adresseraient des plaintes au directeur de l'hôtel.
Porte-toi mieux, de mieux en mieux, rapidement.
Je m'associe à toi dans la guerre que tu mènes contre ces ennemis.
Mes plus grandes amitiés affectueuses et chaleureuses.

Ychaï

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