jeudi 1 septembre 2016

16 novembre 2014 Roger

Jérusalem le seize novembre deux mil quatorze à dix sept heures cinquante cinq.

Petite suite et fin momentanée de l'histoire avec Satie.

AnneAnne,
J'ai oublié d'écrire, pour expliquer les correspondances de ma vie avec celle d'Eric Satie. Satie a voulu sortir du conservatoire où il s'ennuyait.
Il a choisi de s'engager dans l'armée. Très vite, il a voulu se faire réformer. Il est resté dans le froid intentionnellement, a attrapé une bronchite et a été réformé.
En mil neuf cent cinquante neuf, j'ai été appelé sous les drapeaux en pleine guerre d'Algérie, incorporé dans un régiment semi-disciplinaire de l'infanterie de marine cantonné à Melun.
Mil neuf cent cinquante neuf est aussi l'année où mon oncle Georges, le frère aîné de mon père, que j'aimais beaucoup, est mort.
Malgré les demandes de dispenses que j'avais entreprises pour obtenir un sursis universitaires, je n'ai pas obtenu ce répit.
Très rapidement, je me suis aperçu de mon impossibilité à subir les traitements militaires, courir pour rien, se lever aux aboiements des sergents, etc…
J'avais un peu discuté avec des appelés. Malheureusement, ils ont été vite mis au pas et j'ai vite cessé de chercher à converser.
Ce fut le peu de relations que j'ai eues les premiers jours de notre incorporation. Drôle de mot pour le corps.
Mes convictions anarchiques, ma carte de citoyen du monde, mon absence de patriotisme, mon incompréhension des règles disciplinaires, le très peu d'envie de retourner dans le pays de ma naissance pour combattre des enfants qui auraient pu être dans le même lycée que moi, mais qui n'avaient pas eu la chance d'avoir reçu la nationalité française (le décret Crémieux avait donné la nationalité aux juifs mais pas aux arabes), m'ont fait prendre la décision d'essayer de me faire reformer par tous les moyens que je pouvais inventer. 
Mon Lycée se nommait le lycée Lamoricière.

Cette réforme qu’Eric Satie avait provoquée en s'exposant au froid…
Je pris la décision de jouer au fou. Je connaissais quelques trucs pour arriver à mes fins.
Mon dossier et le stage de trois mois en clinique psychiatrique m'auront un peu aidé, mais pas trop, car j'ai du m'appliquer à en rajouter.
A cette époque, les médecins militaires ne signaient pas facilement les ordres de réforme.
Je commençais à ne plus parler à personne, même à ceux avec qui j'aurais pu lier une amitié. 
Je pissais systématiquement au lit, un argument pour renforcer le dossier.
Je ne dormais pas, mais je restais un peu couché pour mouiller mon lit.
Je marchais en tournant et en chantonnant dans les toilettes toutes les nuits, 
Je roulais des yeux en me  mordant réellement la langue.
Je ne mangeais pas, mais avalais de grandes quantités de « nescafé » en vue de perturber mes électroencéphalogrammes.
J'étais quand même, obligé de suivre les entraînements, j'ai donc accentué mon idiotie.
Par exemple, en descendant les escaliers en grande vitesse sous les hurlements d'un adjudant, nous devions attraper au vol notre fusil jeté sur nous par un autre hystérique.
Mes collègues étaient très fiers de l’attraper au vol pour prouver leur virilité, alors que moi, je laissais le fusil frapper ma poitrine et retomber sur le sol.
Je marchais du pied gauche quand il fallait présenter le pied droit. Je tombais au sol au moment de sauter les obstacles…
Au bout d'une semaine de mes prestations, qui énervaient mes compagnons et les officiers subalternes, déjà consentants à ces conditions militaires, je fus envoyé à l'infirmerie.
Je fus reçu par de jeunes médecins qui avaient été embarqués dans cette galère militaire.
Je répondais difficilement à leurs questions. Je me méfiais. Je ne voulais pas tomber dans leurs pièges.
J'étais soupçonné de contre – façon. Les ordres qu'ils avaient reçus de ne pas réformer facilement, me demander de plus en plus d'idées nouvelles, de résistances physiques et morales pour arriver à mon but.
Ces médecins, après quinze jours, furent convaincus de mes débilités et commencèrent la bureaucratie pour m'envoyer au Val de Grâce, à Paris.
Le Val de Grâce, malgré son nom, est un hôpital militaire. C'était la grande instance pour les commissions de médecins habilités à signer les livrets militaires.
L'armée, ne voulant pas payer de pension aux reformés, devait les faire attendre trois mois.
La loi en effet, était que les militaires reformés après trois mois ne doivent pas toucher de pensions.
En attendant la fin de tous les examens, j'ai continué mes prestations jusqu'au jour du jugement. Mon frère avait des amis étudiants en médecine qui lui avaient donné des pilules pour déjouer et tromper les électro-encéphalogrammes.
Je fus enfin libéré. Je courus à mon école, la « Schola Cantorum », qui se trouvait juste à côté de l'hôpital, rue Saint-Jacques, dans le Quartier Latin.

AnneAnne,

Des correspondances qui commence en mil neuf cent cinquante huit avec le pianiste Aldo Ciccolini, très réputé pour tous les enregistrements de la musique d’Erik Satie. Il fut le premier à s'investir pour sortir de l'oubli les œuvres de ce compositeur.
Correspondance qui ne s'est pas terminée, car un ami d'André, compositeur connu mondialement, Gyorgy Kurtag, a repris certaines idées de Satie, en particulier une grande sobriété dans le temps des morceaux.
Des morceaux très courts qui peuvent durer cinq secondes.
J'ai écrit sobriété, Satie est mort d'une cirrhose du foie, ayant aimé passionnément le cognac, la bière et le vin.
Je prépare cette conférence en lisant sur Internet ce qui a été écrit sur Satie.
J'ai préparé aussi une liste de tous les boulots que j'ai faits, je ne crois pas que j'aurai aujourd'hui la force de commencer les récits.
- Veilleur de nuit.
- Colleur de timbres.
- Éjecteur de jus d'orange.
- Surveillant (pion).
- Livreur de petits pains.
- Chauffeur pour les touristes.
- Baby-sitter.
- Bricoleur.
- Videur de cuves d'acide.
- Vendeur au B.H.V. (Bazar de l'Hôtel de Ville).
- Fabricant de glace artisanale (vanille, chocolat…)
- Peintre en bâtiment.
- Porteur de haut-parleurs.
- Vendeur d'appartements.
- Gardien de jour du Centre Culturel Français à Tel-Aviv.
- Soigneur d'un vieux rabbin (rabbin Kalifa qui fut le rabbin de la synagogue de Aïn-Témouchent, village où habitait ma tante Rolande).
- Aide moniteur musical dans une colonie de vacances.
Pour l'instant, car mes souvenirs reviennent peu à peu.

ChèreChère,
Avec ta permission, peux-tu demander à Salomé de t'embrasser de ma part.
Les bras de l'amitié, bras qui ne peuvent t'aider pour ton déménagement.
Ychaï.
Je ne sais pas encore écrire ce nom en turc.
J'ai honte en me relisant mais je me donne le temps pour revoir et réécrire tous ces courriels et récits.
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