Jérusalem le seize
novembre deux mil quatorze à dix sept heures cinquante cinq.
Petite suite et fin
momentanée de l'histoire avec Satie.
AnneAnne,
J'ai oublié d'écrire,
pour expliquer les correspondances de ma vie avec celle d'Eric Satie. Satie a
voulu sortir du conservatoire où il s'ennuyait.
Il a choisi de
s'engager dans l'armée. Très vite, il a voulu se faire réformer. Il est resté
dans le froid intentionnellement, a attrapé une bronchite et a été réformé.
En mil neuf cent cinquante
neuf, j'ai été appelé sous les drapeaux en pleine guerre d'Algérie, incorporé
dans un régiment semi-disciplinaire de l'infanterie de marine cantonné à Melun.
Mil neuf cent
cinquante neuf est aussi l'année où mon oncle Georges, le frère aîné de mon père,
que j'aimais beaucoup, est mort.
Malgré les demandes
de dispenses que j'avais entreprises pour obtenir un sursis universitaires, je
n'ai pas obtenu ce répit.
Très rapidement, je
me suis aperçu de mon impossibilité à subir les traitements militaires, courir
pour rien, se lever aux aboiements des sergents, etc…
J'avais un peu
discuté avec des appelés. Malheureusement, ils ont été vite mis au pas et j'ai
vite cessé de chercher à converser.
Ce fut le peu de
relations que j'ai eues les premiers jours de notre incorporation. Drôle de mot
pour le corps.
Mes convictions
anarchiques, ma carte de citoyen du monde, mon absence de patriotisme, mon incompréhension
des règles disciplinaires, le très peu d'envie de retourner dans le pays de ma
naissance pour combattre des enfants qui auraient pu être dans le même lycée
que moi, mais qui n'avaient pas eu la chance d'avoir reçu la nationalité
française (le décret Crémieux avait donné la nationalité aux juifs mais pas aux
arabes), m'ont fait prendre la décision d'essayer de me faire reformer par tous
les moyens que je pouvais inventer.
Mon Lycée se nommait
le lycée Lamoricière.
Cette réforme qu’Eric
Satie avait provoquée en s'exposant au froid…
Je pris la décision
de jouer au fou. Je connaissais quelques trucs pour arriver à mes fins.
Mon dossier et le
stage de trois mois en clinique psychiatrique m'auront un peu aidé, mais pas
trop, car j'ai du m'appliquer à en rajouter.
A cette époque, les
médecins militaires ne signaient pas facilement les ordres de réforme.
Je commençais à ne
plus parler à personne, même à ceux avec qui j'aurais pu lier une amitié.
Je
pissais systématiquement au lit, un argument pour renforcer le dossier.
Je ne dormais pas,
mais je restais un peu couché pour mouiller mon lit.
Je marchais en
tournant et en chantonnant dans les toilettes toutes les nuits,
Je roulais des yeux
en me mordant réellement la langue.
Je ne mangeais pas,
mais avalais de grandes quantités de « nescafé » en vue de perturber
mes électroencéphalogrammes.
J'étais quand même,
obligé de suivre les entraînements, j'ai donc accentué mon idiotie.
Par exemple, en descendant
les escaliers en grande vitesse sous les hurlements d'un adjudant, nous devions
attraper au vol notre fusil jeté sur nous par un autre hystérique.
Mes collègues étaient
très fiers de l’attraper au vol pour prouver leur virilité, alors que moi, je
laissais le fusil frapper ma poitrine et retomber sur le sol.
Je marchais du pied
gauche quand il fallait présenter le pied droit. Je tombais au sol au moment de
sauter les obstacles…
Au bout d'une semaine
de mes prestations, qui énervaient mes compagnons et les officiers subalternes,
déjà consentants à ces conditions militaires, je fus envoyé à
l'infirmerie.
Je fus reçu par de
jeunes médecins qui avaient été embarqués dans cette galère militaire.
Je répondais difficilement
à leurs questions. Je me méfiais. Je ne voulais pas tomber dans leurs pièges.
J'étais soupçonné de
contre – façon. Les ordres qu'ils avaient reçus de ne pas réformer facilement,
me demander de plus en plus d'idées nouvelles, de résistances physiques et
morales pour arriver à mon but.
Ces médecins, après
quinze jours, furent convaincus de mes débilités et commencèrent la
bureaucratie pour m'envoyer au Val de Grâce, à Paris.
Le Val de Grâce,
malgré son nom, est un hôpital militaire. C'était la grande instance pour les
commissions de médecins habilités à signer les livrets militaires.
L'armée, ne voulant
pas payer de pension aux reformés, devait les faire attendre trois mois.
La loi en effet, était
que les militaires reformés après trois mois ne doivent pas toucher de
pensions.
En attendant la fin
de tous les examens, j'ai continué mes prestations jusqu'au jour du jugement.
Mon frère avait des amis étudiants en médecine qui lui avaient donné des
pilules pour déjouer et tromper les électro-encéphalogrammes.
Je fus enfin libéré. Je
courus à mon école, la « Schola Cantorum », qui se trouvait juste à
côté de l'hôpital, rue Saint-Jacques, dans le Quartier Latin.
AnneAnne,
Des correspondances
qui commence en mil neuf cent cinquante huit avec le pianiste Aldo Ciccolini,
très réputé pour tous les enregistrements de la musique d’Erik Satie. Il fut le
premier à s'investir pour sortir de l'oubli les œuvres de ce compositeur.
Correspondance qui ne
s'est pas terminée, car un ami d'André, compositeur connu mondialement, Gyorgy Kurtag,
a repris certaines idées de Satie, en particulier une grande sobriété dans le
temps des morceaux.
Des morceaux très
courts qui peuvent durer cinq secondes.
J'ai écrit sobriété,
Satie est mort d'une cirrhose du foie, ayant aimé passionnément le cognac, la
bière et le vin.
Je prépare cette
conférence en lisant sur Internet ce qui a été écrit sur Satie.
J'ai préparé aussi
une liste de tous les boulots que j'ai faits, je ne crois pas que j'aurai
aujourd'hui la force de commencer les récits.
- Veilleur de nuit.
- Colleur de timbres.
- Éjecteur de jus
d'orange.
- Surveillant (pion).
- Livreur de petits
pains.
- Chauffeur pour les
touristes.
- Baby-sitter.
- Bricoleur.
- Videur de cuves
d'acide.
- Vendeur au B.H.V.
(Bazar de l'Hôtel de Ville).
- Fabricant de glace
artisanale (vanille, chocolat…)
- Peintre en
bâtiment.
- Porteur de
haut-parleurs.
- Vendeur
d'appartements.
- Gardien de jour du
Centre Culturel Français à Tel-Aviv.
- Soigneur d'un vieux
rabbin (rabbin Kalifa qui fut le rabbin de la synagogue de Aïn-Témouchent, village
où habitait ma tante Rolande).
- Aide moniteur
musical dans une colonie de vacances.
Pour l'instant, car
mes souvenirs reviennent peu à peu.
ChèreChère,
Avec ta permission,
peux-tu demander à Salomé de t'embrasser de ma part.
Les bras de l'amitié,
bras qui ne peuvent t'aider pour ton déménagement.
Ychaï.
Je ne sais pas encore
écrire ce nom en turc.
J'ai honte en me
relisant mais je me donne le temps pour revoir et réécrire tous ces courriels
et récits.
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